Tu versais à tes pieds ta coupe en sacrifice,
Et tu disais : J’ai soif, mais d’immortalité !
Promenade avec Marie dans le jardin, autour du petit bois. Lu le journal en rentrant, dansé avec Valentine, chanté Ay rencountrat ma mio dilus, que Marie accompagnait au piano. Journée finie, bonsoir à tout, adiou à tu.
Le 20. — Pas de lecture, donc écriture, quelque chose qui fixe, captive, occupe. Je n’ai pas assez du travail des mains ; mes doigts ne sont pas ces fées habiles qui enchantent certaines femmes de broderies, dentelles et découpures, ces dix fées logées sous dix feuilles de rose, comme disait quelqu’un à de jolis doigts aux ongles vermeils. Je n’ai ni rose, ni rien dans mes mains, qu’un bas qui m’échappe. Marie fait de la musique dans le salon sous mes pieds, et je sens quelque chose qui lui répond dans ma tête. Oh ! oui, j’ai quelque chose là. Que faut-il faire ? mon Dieu ! Un tout petit ouvrage, où j’encadrerais mes pensées, mes points de vue, mes sentiments sur un objet, me servirait peut-être. J’y jetterais ma vie, le trop-plein de mon âme, qui s’en irait de ce côté. Si tu étais là, je te consulterais, tu me dirais si je dois faire et ce qu’il faudrait faire. Ensuite nous vendrions cela, et j’aurais de l’argent pour te revenir voir à Paris. Oh ! voilà qui me tente encor plus que la gloire. La gloire ne serait pour rien, je te jure, et mon nom resterait en blanc. Nous réussirions peut-être. J’ai pour appui de ma confiance M. Andryane, M. Xavier de Maistre, qui ont dit des choses à faire partir ma plume de joie comme une flèche. Mais où viser ? Un but, un but ! Vienne cela, et je serai tranquille, et je me reposerai là dedans.
L’oiseau qui cherche sa branche, l’abeille qui cherche sa fleur, le fleuve qui cherche sa mer, volent, courent jusqu’au repos. Ainsi mon âme, ainsi mon intelligence, mon Dieu, jusqu’à ce qu’elle ait trouvé sa fleur, sa branche, son embouchure. Tout cela est au ciel, et dans un ordre infiniment parfait ; au ciel, lieu de l’intelligence, seront comblés les besoins intellectuels. Oh ! je le crois, je l’espère. Sans cela, je ne comprendrais pas l’existence ; car, en ce monde, ombre de l’autre, on ne voit que l’ombre de la félicité.
Le 21. — Dimanche, partie pour la messe avec l’espoir d’une lettre au retour. Le retour et pas de lettre ! et tout m’est lettre d’ici à Paris. Je vis entre deux feuilles de papier. Hors de là, rien ne m’intéresse aujourd’hui. Le soleil que j’aime, le rossignol que j’ai entendu pour la première fois ce printemps, ni ce monsieur de Chouland qui m’avait paru si aimable cet hiver, qui est venu, qui est bien le même, ne m’ont fait plaisir : il y a des moments où l’âme est morte civilement, ne prenant part à rien de ce qui se fait autour d’elle. Que Dieu me soutienne dans ma lutte d’abattement ! Du courage, du courage ! Trente fois par jour je le dis, et le fais ? je ne sais.
Le 22, au lever. — Que viendra-t-il sous cette date ? Je la marque seulement, en attendant facteur, peine ou plaisir, sombre ou soleil, ce qui fait un jour.