Le 18. — Dans ma chambre de cet hiver, d’où je vois ciel et eau, la Loire, la blanche et longue Loire qui nous horizonne. Cela plaît mieux à voir que les toits de Nevers. Mon goût des champs se trouve à l’aise ici dans l’immensité : plaisir des yeux seulement. Je ne sors pas, et c’est l’imagination qui fait l’oiseau et s’envole de tous côtés. Je parcours le Bourbonnais, le Berry ; je m’arrête avec charme aux montagnes d’Auvergne, si neigeuses au sommet, si fraîches, si fleuries, si vertes et abondantes dans leurs pentes. Je cherche Montaigu, d’où nous sommes venus, d’où tant de chevaliers sont partis pour les combats de Terre-Sainte et autres lieux ; d’où l’évêque de Senlis s’en alla ordonner Bouvines (l’ordonnance de la bataille fut due à Guérin, évêque de Senlis, dit je ne sais quel narrateur de l’époque). Je parcours les domaines et terres des seigneurs nos aïeux. Comme alors, j’y vois des bergeries de vaches et de moutons, j’y vois couler les ruisseaux qui coulaient, verdoyer les bois qui verdoyaient, chanter les oiseaux qui chantaient : j’y vois tout ce qui s’y voyait, hormis les maîtres, pauvres diables tirant au Cayla le diable par la queue. On a vu des rois maîtres d’école. Les revers sont de toute date, de toute famille, et ces malheurs de fortune ne sont pas les plus pesants quand on sait les porter.

Le soir. — Un malaise, un sans appétit qui m’ôte l’envie de dîner, me vaut le plaisir de me tenir ici pendant qu’on dîne, plaisir de solitude avec Dieu, mes livres et toi. Fait mes prières et placé dans mon secrétaire une jolie petite valise que m’a donnée Valentine, aimante et donnante comme sa mère. Cette enfant tient beaucoup d’elle pour le caractère, l’esprit, et je crains pour la santé, et je crains pour le cœur, ces deux choses trop tendres de Marie. Cette cassette me fera toujours plaisir par le souvenir du temps, du lieu, de tant de choses, et par le titre de cadeau d’enfant. Tout ce que touche ou donne leur petite main a tant de charme !

Mon esprit s’est tourné vers toi tout le jour. J’ai butiné roses, pavots et soucis dans ton enclos indien ; j’ai suivi riantes et tristes pensées, mon bien-aimé malade. Oh ! la distance, les distances ! Que je souffre de me voir si loin de toi, disait un ami à un ami qu’il avait au ciel. Et moi qui te sais dans ton lit malade…


Le 19. — Fini une lecture que je croyais plus intéressante, un roman pris sur son titre : La Chambre des Poisons, qui m’annonçait la Brinvilliers, Louis XIV et son siècle. Au lieu de cela, sorcière, crapauds privés, d’horribles choses dans de petits lieux, parmi des princes et princesses ; Louis le Grand rapetissé, petit vieillard sous la main d’une vieille femme, et puis les jésuites et autres choses malavisées ; le duc d’Orléans, le cardinal Dubois, personnages saillants de l’époque, qui devaient ressortir le plus dans le tableau, dont on esquisse à peine le bout du nez. Les poisons ne me plaisent pas. Passons à la Physiologie des Passions, du docteur Alibert.

Pas de Physiologie, pas de clef à la bibliothèque : nous l’avons cherchée partout comme la clef d’or. Et, en vérité, c’est bien de l’or pour moi qu’un livre, une chose de prix dans notre désert et besoin d’âme. Inconcevables que nous sommes ! rien ne peut donc nous contenter ! Vivre avec Marie, à la campagne, être avec elle, me semblait un bonheur fini, et j’ai besoin d’autre chose ; Marie, ce livre oriental aux feuilles de roses, écrit de perles, me laisse sans plaisir. On trouve au fond de tout le vide et le néant. Que de fois j’entends ce mot de Bossuet ! Et celui-ci plus difficile : « Mettez vos joies plus haut que les créatures. » C’est toujours là qu’on les pose, pauvres oiseaux, sur des branches cassées, ou si pliantes qu’elles portent jusqu’à terre.

Oh ! qu’est-ce que la vie ? Exil, ennui, souffrance,

Un holocauste à l’espérance,

Un long acte de foi chaque jour répété !

Tandis que l’insensé buvait à plein calice,