Vous m’êtes témoin, Seigneur, que je ne trouve nulle part de consolation, de repos en nulle créature.
L’Imitation.
10 avril [1839], à Nevers.
Huit jours, huit mois, huit ans, huit siècles, je ne sais quoi de long, de sans fin dans l’ennui, depuis que je t’ai quitté, mon ami, mon pauvre malade ! Est-il bien ? est-il mieux ? est-il mal ? Questions de toujours et de toujours sans réponse. Ignorance pénible, difficile à porter, ignorance du cœur, la seule qui fait souffrir ou qui fait souffrir davantage. Il fait beau, on sent partout le soleil et un air de fleurs qui te feront du bien. Le printemps, la chaleur vont te guérir mieux que tous les remèdes. Je te dis ceci en espérance, seule dans une chambre d’ermite, avec chaise, croix et petite table sous petite fenêtre où j’écris. De temps en temps, je vois le ciel et entends les cloches et quelques passants des rues de Nevers, la triste. Est-ce Paris qui me gâte, me rapetisse, m’assombrit tout ? Jamais ville plus déserte, plus noire, plus ennuyeuse, malgré les charmes qui l’habitent, Marie et son aimable famille. Il n’est point de charme contre certaine influence. O l’ennui ! la plus maligne, la plus tenace, la plus emmaisonnée, qui rentre par une porte quand on l’a chassée par l’autre, qui donne tant d’exercice pour ne pas la laisser maîtresse du logis. J’ai de tout essayé, jusqu’à tirer ma quenouille du fond de son étui où je l’avais depuis mon départ du Cayla. Cela m’a rappelé l’histoire de ce berger qui, parvenu à la cour, y conservait le coffre où était sa houlette, et l’ouvrait quelquefois pour trouver du plaisir. J’ai aussi trouvé du plaisir à revoir ma quenouille et à filer un peu. Mais je filais tant d’autres choses ! Voyage enfin aux îles Pelew, ouvrage aussi intéressant que des étoupes. Je n’en ai pu rien tirer en contre-ennui. Qu’il demeure, cet inexorable ennui, ce fond de la vie humaine. Supporter et se supporter, c’est la plus sage des choses.
Une lettre, enfin ! Une lettre où tu es mieux, une lettre de ton ami qui t’a vu, qui t’a parlé, qui t’a trouvé presque en gaieté. O res mirabilis ! de la gaieté ! pourvu que ce ne soit pas factice, que tu ne veuilles pas nous tromper ! Les malades jouent de ces tours quelquefois. Pourquoi ne pas croire aussi ? Le doute ne vaut rien pour rien. Ce qui me fait tant estimer ton ami, c’est que je n’en doute pas, que je le crois immuable en amitié et en parole, un homme de vérité. Ce qui me fait aimer et vouloir ses lettres encore, c’est qu’il est le plus près de toi par l’intelligence et le cœur, et que je te vois en lui.
Le 14. — Lettre de toi, de notre ami, le général, l’aimable et gracieux visiteur, qui m’écrit ses regrets d’être venu trop tard me faire ses adieux. J’étais partie l’instant d’avant. J’avais perdu de le voir, hélas ! et tant d’autres choses. Ce départ, cette séparation si imprévue, si douloureuse par tant d’endroits, me fait comme un martyre au cœur, à l’esprit, aux yeux qui se tournent toujours vers Paris. Mais ta lettre m’a fait du bien ; c’est toi que j’entends encore, c’est de toi que j’entends que tu dors un peu, que l’appétit va se réveillant, que ta gorge s’adoucit. Oh ! Dieu veuille que tout soit vrai ! Combien je demande, désire et prie pour cette chère santé, tant de l’âme que du corps ! Je ne sais si ce sont de bonnes prières, que celles qu’on fait avec tant d’affection humaine, tant de vouloir sur le vouloir de Dieu. Je veux que mon frère guérisse ; c’est là mon fond, mais un fond de confiance et de foi et de résignation, ce me semble. La prière est un désir soumis. Donnez-nous notre pain, délivrez-nous du mal, que votre volonté soit faite. Le Sauveur, au jardin des Olives, ne fit que cela, ne pas vouloir et accepter. Dans cette acceptation, dans cette libre union de la volonté humaine à la volonté divine est l’acte le plus sublime d’une pauvre créature, le complément de la foi, la plus intime participation à la grâce qui coule ainsi de Dieu à l’homme et opère des prodiges. De là les miracles de guérison, qui font partie de la puissance des saints qui ne font qu’un avec Dieu, consommés dans l’unité, comme dit saint Paul. Voilà pourquoi Marie, croyante et aimante, fait faire pour toi une neuvaine à Nevers. Elle a chargé son père de ce soin, son père, le saint qui doit s’unir à nous, sœur et amie. Touchante marque d’intérêt et de faire trouver une âme d’homme parmi des femmes affligées ! J’admire comme cette famille est intelligemment chrétienne, et le bien qui en résulte. Que la société serait belle, si elle se composait de ce que je vois ici, intelligence et bonté !
Aux Coques. — Désert, calme, solitude, vie de mon goût qui recommence. Nevers m’ennuyait avec son petit monde, ses petites femmes, ses grands dîners, toilettes, visites et autres ennuis sans compensation. Après Paris où plaisir et peine au moins se rencontrent, terre et ciel, le reste est vide. La campagne, rien que la campagne ne peut me convenir.
Notre caravane est partie de Nevers lundi à midi, l’heure où il fait bon marcher au soleil d’avril, le plus doux, le plus resplendissant. Je regardais avec charme la verdure des blés, les arbres qui bourgeonnent, le long des fossés qui se tapissent d’herbes et de fleurettes comme ceux du Cayla. Puis des violettes dans un tertre, et une alouette qui chantait en montant et s’en allant comme le musicien de la troupe.