Le 24. — Point d’écriture ni de retrait ici depuis plusieurs jours ; du monde, du monde, tout le pays à recevoir. Nous étions douze à table aujourd’hui, demain nous serons quinze, visites d’automne, de dames et de chasseurs, quelques curés parmi comme pour bénir la foule : la vie de château du bon vieux temps. Ce serait assez joli sans le tracas du ménage qu’il faut faire. Ah ! j’ai eu aussi la visite attendue du paladin de Rayssac, qui est venu en messager extraordinaire m’apporter une lettre et des nouvelles de bonheur, un commencement d’espérance, l’assentiment de quelqu’un de très-influent dans cette affaire. Cela m’a fait bien plaisir pour mon amie et pour lui. Je ne sais lequel m’intéresse le plus, tous deux aimables, d’un caractère élevé, d’un bon et noble cœur, et s’unissant en moi par leur confiance. Oh ! s’il n’était pas si tard, que je dirais de choses sur ces deux jours de mystérieuse visite, de promenades, de mots semés dans les bois, sous les feuilles des vignes !


Le 28. — Rien, rien depuis ce jour, pas mot d’écriture ni moyen de dire ce qui s’est fait, vu et dit, au Cayla et en moi. Que de personnes et de choses, de visites, de rires, de jeux, d’adieux, de bon voyage souhaité à moi qui vais partir ! Un jour douze à table, le lendemain quinze, il venait du monde deçà, delà. On aurait dit qu’on s’était entendu de tous côtés pour s’abattre en nombreuse volée au Cayla. Grande compagnie dans la grande salle ; c’était en harmonie, et folle joie venait de tant de jeunesse. Sept demoiselles et autant de chasseurs, moitié à cheval, moitié à pied. Bon nombre des convives sont partis le soir, emmenant la jeune créole, celle que je voyais s’en aller avec le plus de peine. Je l’aime et ne sais quand je la reverrai. Le messager des montagnes nous avait quittés le matin, me promettant pour moyen de correspondance une lettre de sa sœur dans laquelle il mettrait un signe, s’il espérait bonheur de ses parents, sinon rien. Le rien me fait peur.

Ce soir. — J’arrive des Cabanes ; Érembert, de Gaillac, m’apportant la lettre attendue. Point de signe. Pauvre jeune homme ! pauvre amie ! ils vont être bien malheureux. Caroline et toi, nous avez écrit aussi ; c’est bien de quoi occuper cœur et plume, mais je n’ai pas un moment à moi. Il y a une douce joie pour moi de toi dans ta lettre à papa. Oh ! Dieu finit toujours par nous exaucer. Chère chambrette ! il faut te quitter pour ce soir et bientôt pour longtemps.


Le 29. — Adieu ma chambrette, adieu mon Cayla, adieu mon cahier, quoique je le prenne avec moi, mais il voyagera dans ma malle.

Je reviens d’une messe de bon voyage que le bon pasteur m’a dite. J’ai reçu tous les adieux et serrements de mains d’Andillac[27].

[27] Ce septième cahier s’arrête le 29 septembre 1838, au moment où Mlle E. de Guérin quittait le Cayla pour aller assister au mariage de son frère Maurice. Le huitième, imprimé déjà par nous (Reliquiæ, Caen, 1855), fut commencé à Nevers le 10 avril 1839. On verra plus loin que, dans l’intervalle, pour complaire à Maurice, Mlle E. de Guérin avait tenu aussi le journal des cinq mois qu’ils passèrent ensemble à Paris ; mais ce cahier, ainsi que le premier de la série, a échappé à nos recherches.

VIII