C’est une douce et bonne petite femme, mais silencieuse et timide, faisant deviner les qualités de son cœur et de son esprit, et des talents agréables. Elle peint, dessine, fait de la musique, brode beaucoup et charme ainsi la rusticité des montagnes, séjour nouveau pour elle et un peu étrange du monde au désert, si elle n’avait de quoi en adoucir le brusque passage. Ce sont du moins les réflexions qui me viennent sur la position de cette jeune femme, venant presque de la cour, car elle arrive d’Autriche, près des princes que M. de Montbel ne quitte plus. Ce contraste du passé et du présent m’a frappée.

Louise me dit qu’où les autres ne voient rien je trouve beaucoup à dire. « Tenez, me disait-elle, vous diriez cent choses sur cela. » C’était un loquet de porte qu’elle tirait en s’en allant. Assurément, on aurait de quoi dire et penser sur ce morceau de fer que tant de mains ont touché, qui s’est levé sous tant d’émotions diverses, sous tant de regards, sous tant d’hommes, de jours, d’années. Oh ! l’histoire d’un loquet serait longue !

Je pars demain. Pauvre Louise, que de regrets à présent ! La fin de tout, c’est la peine. C’était toute joie il y a huit jours. Toute joie, non, car une pensée de deuil s’y mêlait ; à chaque instant nous pensions à son pauvre père, nous en parlions ; j’ai bien trouvé qu’il manquait à Rayssac, ce bon M. de Bayne, causeur, bon et doux. Je me suis approchée de cette maison comme d’un cimetière, avec tristesse et regret. Puis du monde, des promenades, des causeries ont fait distraction. Les teintes de l’âme sont changeantes et s’effacent l’une sous l’autre comme celles du ciel.


Le 12. — A sept heures je l’ai embrassée et laissée tout en larmes dans son lit. Que d’amitié dans cet adieu, ce serrement de main, ce revenez, ce plus rien de la voix que font les larmes ! Pauvre et chère Louise, j’ai eu le courage de la quitter, de ne pas pleurer du tout. Je ne conçois rien à moi-même, ce moi qui ne me paraît pas trop dur ne s’attendrit pas dans ces occasions. Mais qu’importe ? j’aime autant qu’une autre ; autant vaut ce qui vient du cœur que ce qui sort des paupières. Mais cette tendre Louise aime et pleure. C’est qu’elle me regrettait fort, parce qu’elle a besoin d’une amie, qu’elle me contait ses peines, son avenir, ses projets, peut-être ses illusions. Toujours les femmes en ont quelqu’une.


[Sans date.] — Visites, bruit de chasse au Cayla, et nous travaillant avec Euphrasie dans l’embrasure d’une fenêtre de la salle. J’aime fort cet à-part et d’entendre causer plus loin, et de dire un mot de temps en temps qui vous lie à la causerie. Je suis si occupée à mon petit trousseau de voyage, qu’il n’y a pas moyen d’écrire ni de lire. Mais aussi je viens à Paris dans quinze jours !


Le 19. — Il est venu aujourd’hui au Cayla une jeune enfant bien intéressante, remplie de grâces, de souvenirs et de malheurs, la plus jeune fille de notre cousin de l’Ile de France. Je ne puis la voir sans une émotion profonde, tant elle remue en moi d’affections et de regrets. Je pense à son pauvre père si aimable, si distingué, qui m’aimait tant, me dit sa fille. Pauvre chère petite, qu’elle est gentille avec sa vivacité, son esprit, ses grâces de quatorze ans et quelque chose d’étranger dans la figure et l’accent qui ajoute un charme à ses charmes ! Son petit frère est aussi bien gentil et tout content dans son collége. Il n’a que neuf ans et sent le prix de l’éducation. Tous deux sont ignorants comme des créoles : « Là-bas, disent-ils, nous ne faisions que jouer, mais en France il faut savoir bien des choses, autrement on se moquerait de nous. » Mon cousin, tant qu’il a vécu, les envoyait aux écoles ; depuis sa mort, sa femme les a retirés, faute de fonds sans doute. Mais voilà qu’ils trouvent tout ce qu’il leur faut en France, chez leurs parents de Lagardelle et les frères de leur père. Ainsi la Providence vient au secours d’un chacun.

Oh ! j’en suis bien la preuve encore, moi qui vais pouvoir faire ce voyage, ce beau voyage de Paris. Je t’ai dit comment. Aurions-nous cru, l’an dernier, en venir là ? Dieu soit béni ! bien béni ! Papa vient d’aller à Andillac faire viser mon passe-port au maire. Signe que nous allons nous voir. Écrire à Marie de Gaillac, à Marie des Coques, ici un peu, causer et nous promener avec Félicie, c’est ma journée. Adieu ; il y en a eu de plus malheureuses. A pareille époque, l’an dernier, nous t’avions si malade.