Le 28. — Heureux ceux qui croient sans avoir vu. Heureux donc les croyants à la poudre homœopathique ! heureux donc mon estomac qui vient d’en prendre sur l’ordonnance de Marie ! J’ai plutôt foi au médecin qu’au remède, il faut le dire, ce qui revient au même pour l’effet. Quoique je t’aie pressé de consulter cette nouvelle méthode de guérison, c’était plutôt pour le régime doux et long, et par cela d’un bon effet, que pour les infiniment petits qui doivent produire infiniment peu de chose. Que peut contenir d’agissant un atome de poudre quelconque, fût-elle de feu ? J’ai donc pris sans conviction, et pour complaire à la tendre amie, pleine de soins pour ma santé. Mon remède est de ne rien faire, de laisser faire dame Nature qui s’en tire seule, à moins de cas aigus. La santé est comme les enfants, on la gâte par trop de soins. Bien des femmes sont victimes de cet amour trop attentif à de petites douleurs, et demeurent tourmentées de souffrances pour les avoir caressées. Les dérangements de santé qui ne sont d’abord que petits maux, deviennent grandes maladies souvent, comme on voit les défauts dans l’âme devenir passions quand on les flatte. Je ne veux donc pas flatter mon malaise d’à présent, et, quoique gémissent cœur et nerfs, lire, écrire et faire comme de coutume en tout. C’est bien puissant le je veux de la volonté, le mot du maître, et j’aime fort le proverbe de Jacotot : Pouvoir, c’est vouloir. En effet, quel levier ! L’homme qui s’en sert peut soulever le monde et se porter lui-même jusqu’au ciel. Noble et sainte faculté qui fait les grands génies, les saints, les héros des deux mondes, les intelligences supérieures.

Lu les Précieuses Ridicules et les Savantes. Quel homme, ce Molière ! Je veux le lire.


Le 1er mai. — C’est au bel air de mai, au soleil levant, au jour radieux et balsamique, que ma plume trotte sur ce papier. Il fait bon courir dans cette nature enchanteuse, parmi fleurs, oiseaux et verdure, sous ce ciel large et bleu du Nivernais. J’en aime fort la gracieuse coupe et ces petits nuages blancs çà et là comme des coussins de coton, suspendus pour le repos de l’œil dans cette immensité. Notre âme s’étend sur ce qu’elle voit ; elle change comme les horizons, elle en prend la forme, et je croirais assez que l’homme en petit lieu a petites idées, comme aussi riantes ou tristes, sévères ou gracieuses, suivant la nature qui l’environne. Chaque plante tient du sol, chaque fleur tient de son vase, chaque homme de son pays. Le Cayla, notre bel enclos, m’a tenue longtemps sous sa verdure, et je me sens différente d’alors. Marie craint que ce soit malheur, mais je ne crois pas : il me reste assez de ce que j’étais pour reprendre à la même vie. Seulement il y aura nouvelle branche et deux plantes sur même tronc, comme ces arbres greffés de plusieurs sortes où l’on voit des fleurs différentes.

A pareil jour, peut-être à pareil [instant], Mimi la sainte est à genoux devant le petit autel du mois de Marie dans la chambrette. Chère sœur ! je me joins à elle et trouve aussi ma chapelle aux Coques. On m’a donné pour cela une chambre que Valentine a remplie de fleurs. Là j’irai me faire une église, et Marie, ses petites filles, valets et bergers et toute la maison s’y réuniront tous les soirs devant la sainte Vierge. Ils y viennent d’abord comme pour voir seulement. Jamais mois de Marie ne leur est venu. Il pourra résulter quelque bien de cette dévotion curieuse, ne fût-ce qu’une idée, une seule idée de leurs devoirs de chrétiens, que ces pauvres gens connaissent peu, que nous leur lirons en les amusant. Ces dévotions populaires me plaisent en ce qu’elles sont attrayantes dans leurs formes et offrent en cela de faciles moyens d’instruction. On drape le dessous de bonnes vérités qui ressortent toutes riantes et gagnent les cœurs au nom de la Vierge et de ses douces vertus. J’aime le mois de Marie et autres petites dévotions aimables que l’Église permet, qu’elle bénit, qui naissent aux pieds de la foi comme les fleurs aux pieds du chêne.


Le 2. — Écrit à papa, à une mère sur la mort de sa fille. Lu Andryane. Promenade avec Marie. Parlé de nos frères, ri d’un méchant auteur et rentrées par un orage ; tonnerre, pluie et bruit. A présent c’est un jour.


Le 3. — Pas écrit ni envie d’écrire, même à toi, bien-aimé malade. Si ceci te faisait du bien, si je pouvais te l’adresser, te le mettre en main tous les jours, oh ! alors rien ne m’empêcherait d’écrire. Mais pour l’avenir, pour jamais peut-être, cela décourage et coupe tout élan. Que me serviront des pensées que je t’adressais quand tu ne pourras pas les lire, quand je ne sais quoi me séparera de Maurice ? car je crains fort de m’en retourner seule au Cayla. Je ne veux pas de cette pensée qui me revient toujours sur ta santé et tant d’autres obstacles. Ce cher voyage me paraît si incertain que je n’y compte plus. Et Dieu sait alors quand nous nous reverrons ! Mon ami, faudra-t-il que nous vivions séparés, que ce mariage que je bâtissais comme un nid pour toi, où je viendrais te joindre, nous laisse plus loin que jamais ! Je souffre beaucoup de cela maintenant et dans l’avenir. Mes besoins, mes penchants se portent vers toi plus qu’à tout autre de ma famille ; j’ai le malheur de t’aimer plus que qui que ce soit au monde, et mon cœur s’était fait son vieux bonheur près de toi. Sans jeunesse, à fin de vie, je m’en allais avec Maurice. A tout âge, il y a bonheur dans une grande affection ; l’âme s’y réfugie tout entière. Oh ! tant douce jouissance qui ne sera pas pour ta sœur ! Je n’aurai d’ouverture que du côté de Dieu pour aimer comme je l’entends, comme je le sens. Amour des saints si désirable, si consolant, si beau, à donner envie d’aller au ciel pour arracher son cœur à Thérèse, l’amante de Jésus !

Je sors d’ici ; je vais lire et prendre un calme apparent. Mon Dieu !