Chaque fois que je pose la plume ici, une lame me passe au cœur. Je ne sais si je continuerai d’écrire. A quoi sert ce Journal ? Pour qui ? hélas ! Et cependant je l’aime, comme on aime une boîte funèbre, un reliquaire où se trouve un cœur mort, tout embaumé de sainteté et d’amour. Ainsi ce papier où je te conserve, ami tant aimé, où je te garde un parlant souvenir, où je te retrouverai dans ma vieillesse… si je vieillis. Oh oui ! viendront les jours où je n’aurai de vie que dans le passé, le passé avec toi, près de toi jeune, intelligent, aimable, sensibilisant tout ce qui t’approchait, tel que je te vois, tel que tu nous as quittés. Maintenant je ne sais ce qu’est ma vie, si je vis. Tout est changé au dedans, au dehors. O mon Dieu ! que ces lettres sont déchirantes, ces lettres du bon marquis et de ton ami surtout. Oh ! celles-ci, qu’elles m’ont fait pleurer ! Il y a là dedans tant de larmes pour mes larmes ! Cet intime ami me touche comme ferait te voir. Mon cher Maurice, tout ce que tu as aimé m’est cher, me semble une portion de toi-même. Frère et sœur nous serons avec M. d’Aurevilly ; il se dit mon frère.

Lu les Confessions de saint Augustin à l’endroit de la mort de son ami. Trouvé un charme de vérité, une saillante expression de douleur à cette lecture qui m’a fait du bien. Les saints savent toujours mêler quelque chose de consolant à leurs larmes.


Le 28. — Rien n’est poignant comme le retour des mêmes personnes dans des jours tout différents, revoir en deuil qui vous avait porté la joie. Sa tante, la tante de Caroline, celle qui, il y a deux ans, nous amenait ta fiancée, est arrivée, est ici où tu n’es pas…


Le 4 août. — A pareil jour vint au monde un frère que je devais bien aimer, bien pleurer, hélas ! ce qui va souvent ensemble. J’ai vu son cercueil dans la même chambre, à la même place où, toute petite, je me souviens d’avoir vu son berceau, quand on m’amena de Gaillac où j’étais, pour son baptême. Ce baptême fut pompeux, plein de fête, plus qu’aucun autre de nous, marqué de distinction. Je jouai beaucoup et je repartis le lendemain, aimant fort ce petit enfant qui venait de naître. J’avais cinq ans. Deux ans après je revins, lui portant une robe que je lui avais faite. Je lui mis sa robe et le menai par la main le long de la garenne du nord, où il fit quelques pas tout seul, les premiers, ce que j’allai annoncer en grande joie à ma mère : « Maurice, Maurice a marché seul ! » Souvenir qui me vient tout mouillé de larmes.


Le 6. — Journée de prières et de pieuse consolation : pèlerinage de ton ami, le saint abbé de Rivières, à Andillac, où il a dit la messe, où il est venu prier avec tes sœurs près de ta tombe. Oh ! que cela m’a touchée ; que j’ai béni dans mon cœur ce pieux ami agenouillé sur tes restes, dont l’âme, par delà ce monde, soulageait la tienne souffrante, si elle souffre ! Maurice, je te crois au ciel. Oh ! j’ai cette confiance, que tes sentiments religieux me donnent, que la miséricorde de Dieu m’inspire. Dieu si bon, si compatissant, si aimant, si Père, n’aurait-il pas eu pitié et tendresse pour un fils revenu à lui ? Oh ! il y a trois ans qui m’affligent ; je voudrais les effacer de mes larmes. Mon Dieu, tant de supplications ont été faites ! Mon Dieu, vous les avez entendues, vous les aurez exaucées. O mon âme, pourquoi es-tu triste et pourquoi me troubles-tu ?


Le 13. — Besoin d’écrire, besoin de penser, besoin d’être seule, non pas seule, avec Dieu et toi. Je me trouve isolée au milieu de tous. O solitude vivante, que tu seras longue !