Où l’éternité réside
On retrouve jusqu’au passé.
Le passé de la vertu surtout, qui doit couvrir les faiblesses, les erreurs présentes. Oh ! que ce monde, cet autre monde où tu es m’occupe. Mon ami, tu m’élèves en haut, mon âme se détache de plus en plus de la terre ; la mort, je crois, me ferait plaisir.
— Eh ! que ferions-nous de l’éternité en ce monde ? Visites de ma tante Fontenilles, d’Éliza, de M. Limer, d’Hippolyte, de Thérèse, tout monde, hélas ! qui devait venir en joie de noces, et qui sont là pour un enterrement. Ainsi changent les choses. Ainsi Dieu le veut. Bonsoir, mon ami. Oh ! que nous avons prié ce matin sur ta tombe, ta femme, ton père et tes sœurs !
Des visites, toujours des visites. Oh ! qu’il est triste de voir des vivants, d’entrer en conversation, de revoir le cours ordinaire des choses, quand tout est changé au cœur ! Mon pauvre ami, quel vide tu me fais ! Partout ta place sans t’y voir… Ces jeunes filles, ces jeunes gens, nos parents, nos voisins, qui remplissent en ce moment le salon, qui sont autour de toi mort, t’entoureraient vivant et joyeux, car tu te plaisais avec eux, et leur jeune gaieté t’égayait.
Lettre touchante de l’abbé de Rivières, qui te pleure en ami ; pareille lettre de sa mère pour moi. Expression la plus tendre de regret, douleur de mère mêlée à la mienne. Oh ! elle savait que tu étais le fils de mon cœur.
Au retour de…
Sans date. — Je ne sais ce que j’allais dire hier à cet endroit interrompu. Toujours larmes et regrets. Cela ne passe pas, au contraire : les douleurs profondes sont comme la mer, avancent, creusent toujours davantage. Huit soirs ce soir que tu reposes là-bas, à Andillac, dans ton lit de terre. O Dieu, mon Dieu ! consolez-moi ! Faites-moi voir et espérer au delà de la tombe, plus haut que n’est tombé ce corps. Le ciel, le ciel ! oh ! que mon âme monte au ciel !
Aujourd’hui grande venue de lettres que je n’ai pas lues. Que lire là dedans ? Des mots qui ne disent rien. Toute consolation humaine est vide. Que j’éprouve cruellement la vérité de ces paroles de l’Imitation ! Ta berceuse est venue, la pauvre femme, toute larmes, et portant gâteaux et figues que tu aurais mangés. Quel chagrin m’ont donné ces figues ! Le plus petit plaisir que je te vois venir me semble immense. Et le ciel si beau, et les cigales, le bruit des champs, la cadence des fléaux sur l’aire, tout cela qui te charmerait me désole. Dans tout je vois la mort. Cette femme, cette berceuse qui t’a veillé et tenu un an malade sur ses genoux, m’a porté plus de douleur que n’eût fait un drap mortuaire. Déchirante apparition du passé : berceau et tombe. Je passerais la nuit ici avec toi sur ce papier ; mais l’âme veut prier, l’âme te fera plus de bien que le cœur.