Le 25. — Courrier passé sans me rien laisser. Mêmes doutes et incertitudes, mêmes craintes envahissantes. Savoir et ne pas savoir ! État d’indicibles angoisses. Et voilà la fin de ce cahier : mon Dieu ! qui le lira[29] ?
[29] Qui devait le lire ? Ainsi qu’Eugénie de Guérin le pressentait, ce ne fut pas Maurice, qui, ramené par elle, et non sans peine, au Cayla, s’y éteignit moins de deux mois après la date de cette page, le 19 juillet 1839. On trouvera dans un des cahiers qui suivent le touchant récit des derniers instants d’un frère si tendrement aimé.
IX
ENCORE A LUI
A MAURICE MORT, A MAURICE AU CIEL
IL ÉTAIT LA GLOIRE ET LA JOIE DE MON CŒUR.
OH ! QUE C’EST UN DOUX NOM ET PLEIN DE DILECTION QUE LE NOM DE FRÈRE !
Vendredi 19 juillet, à 11 heures ½, date éternelle !
Le 21 juillet [1839]. — Non, mon ami, la mort ne nous séparera pas, ne t’ôtera pas de ma pensée : la mort ne sépare que le corps ; l’âme, au lieu d’être là, est au ciel, et ce changement de demeure n’ôte rien à ses affections. Bien loin de là, j’espère ; on aime mieux au ciel où tout se divinise. O mon ami, Maurice, Maurice, es-tu loin de moi, m’entends-tu ? Qu’est-ce que les lieux où tu es maintenant ? qu’est-ce que Dieu si beau, si puissant, si bon, qui te rend heureux par sa vue ineffable en te dévoilant l’éternité ? Tu vois ce que j’attends, tu possèdes ce que j’espère, tu sais ce que je crois. Mystères de l’autre vie, que vous êtes profonds, que vous êtes terribles, que quelquefois vous êtes doux ! oui, bien doux, quand je pense que le ciel est le lieu du bonheur. Pauvre ami, tu n’en as eu guère ici-bas, de bonheur ; ta vie si courte n’a pas eu le temps du repos. O Dieu ! soutenez-moi, établissez mon cœur dans la foi. Hélas ! je n’ai pas assez de cet appui. Que nous t’avons gardé et caressé et baisé, ta femme et nous tes sœurs, mort dans ton lit, la tête appuyée sur un oreiller comme si tu dormais ! Puis nous t’avons suivi dans le cimetière, dans la tombe, ton dernier lit, prié et pleuré, et nous voici, moi t’écrivant comme dans une absence, comme quand tu étais à Paris. Mon ami, est-il vrai, ne te reverrons-nous plus nulle part sur la terre ? Oh ! moi je ne veux pas te quitter ; quelque chose de doux de toi me fait présence, me calme, fait que je ne pleure pas. Quelquefois larmes à torrents, puis l’âme sèche. Est-ce que je ne le regretterais pas ? Toute ma vie sera de deuil, le cœur veuf, sans intime union. J’aime beaucoup Marie et le frère qui me reste, mais ce n’est pas avec notre sympathie. Reçu une lettre de ton ami d’Aurevilly pour toi. Déchirante lettre arrivée sur ton cercueil. Que cela m’a fait sentir ton absence ! Il faut que je quitte ceci, ma tête n’y tient pas, parfois je me sens des ébranlements de cerveau. Que n’ai-je des larmes ! J’y noierais tout.
Le 22. — Sainte Madeleine aujourd’hui, celle à qui il a été beaucoup pardonné parce qu’elle a beaucoup aimé. Que cette pensée, qui m’est venue pendant la messe que nous avons entendue pour toi, m’a consolée sur ton âme ! Oh ! cette âme aura été pardonnée, mon Dieu, je me souviens de tout un temps de foi et d’amour qui n’aura pas été perdu devant vous.