N’est-ce pas un joli trait pieux, mon ami, cette jeune fille quêtant pour toi des prières avec un air d’intérêt céleste ? Elle est charmante. Les anges lui auraient donné.
Le 21. — Mon bonheur, mon charme, mes délices, écrire au soleil, écouter les oiseaux.
Ce n’a pas été long ce beau jour de ce matin. Hélas ! mon ami, une lettre de Caro m’est venue parler si tristement de ta santé que j’en suis accablée. Il tousse, il tousse encore ! Ces mots retentissent partout depuis, une pensée désolante me poursuit, passe et repasse dedans, dehors, et va tomber sur un cimetière ; je ne puis voir une feuille verte sans penser qu’elle tombera bientôt et qu’alors les poitrinaires meurent. Mon Dieu, détournez ces pressentiments, guérissez-moi ce pauvre frère ! Que me faudrait-il faire pour lui ? Impuissante affection ! Tout se réduit pour moi à souffrir pour toi.
Le 22. — Si jamais tu lis ceci, mon ami, tu auras l’idée d’une affection permanente, ce quelque chose pour quelqu’un qui vous occupe au coucher, au lever, dans le jour et toujours, qui fait tristesse ou joie mobile et centre de l’âme. — En lisant un livre de géologie, j’ai rencontré un éléphant fossile découvert dans la Laponie, et une pirogue déterrée dans l’île des Cygnes, en creusant les fondations du pont des Invalides. Me voilà sur l’éléphant, me voilà dans la pirogue, faisant le tour des mers du Nord et de l’île des Cygnes, voyant ces lieux du temps de ces choses : la Laponie chaude, verdoyante et peuplée, non de nains, mais d’hommes beaux et grands, de femmes s’en allant en promenade sur un éléphant, dans ces forêts, sous ces monts pétrifiés aujourd’hui ; et l’île des Cygnes, blanche de fleurs, et de leur duvet, oh ! que je la trouve belle ! Et ses habitants, qui sont-ils ? que font-ils dans ce coin du globe ? Descendants comme nous de l’exilé d’Éden, connaissent-ils sa naissance, sa vie, sa chute, sa lamentable et merveilleuse histoire ; cette Ève pour laquelle il a perdu le ciel, tant de malheur et de bonheur ensemble, tant d’espérances dans la foi, tant de larmes sur leurs enfants, tant et tant de choses que nous savons, que savait peut-être avant nous ce peuple dont il ne reste qu’une planche ? Naufrages de l’humanité que Dieu seul connaît, dont il a caché les débris dans les profondeurs de la terre, comme pour les dérober à notre curiosité ! S’il en laisse voir quelque chose, c’est pour nous apprendre que ce globe est un abîme de malheurs, et que ce qu’on gagne à remuer ses entrailles, c’est de découvrir des inscriptions funéraires, des cimetières. La mort est au fond de tout, et on creuse toujours comme qui cherche l’immortalité.
Une lettre de Félicité, qui ne m’apprend rien de meilleur de toi. Quand écriront-ils, ceux qui en savent davantage ? Si on voyait battre un cœur de femme, on en aurait plus de pitié. Pourquoi sommes-nous ainsi, qu’un désir nous consume, qu’une crainte nous brise, qu’une attente nous obsède, qu’une pensée nous remplisse et que tout ce qui nous touche nous fasse tressaillir ? Souvenir de lettres, heure de la poste, vue d’un papier, Dieu sait ce que j’en éprouve ! Le désert des Coques aura vu bien des choses pour toi. Ma douce amie, ma sœur de peines et d’affections est là, pour mon bonheur, d’un côté, pour m’attrister, de l’autre, quand je la vois souffrir, et qu’il me faut lui cacher mes souffrances pour ménager sa sensibilité.
Le 24. — Inquiétudes, alarmes croissantes, lettre de M. de Frégeville qui t’a trouvé plus mal. Mon Dieu ! faut-il apprendre comme par hasard que je puis te perdre ? Personne de plus près qu’un étranger ne me parlera pas de toi, ne me dira pas qu’il t’a vu pour moi ! Dans l’éloignement, rien n’est accablant comme le silence. C’est la mort avancée. Mon ami, mon frère, mon cher Maurice, je ne sais que penser, que dire, que sentir. Après Dieu, je ne vis qu’en toi comme une martyre, en souffrant. Et qu’est-ce que cela, si je pouvais l’offrir pour te racheter ? quand je plongerais dans une mer de douleur pour te sauver du naufrage. Toute rédemption se fait par la souffrance : acceptez la mienne, mon Dieu, unissez-la à celle des sœurs de Lazare, unissez-la à celle de Marie, au glaive qui perça son âme auprès de Jésus mourant ; acceptez, mon Dieu, coupez, tranchez en moi, mais qu’il se fasse une résurrection !