Le 22. — Une lettre de Marie, de Marie ma sœur, qui m’a quittée pour quelques jours avec Érembert. Me voici seule avec mon père. Que notre famille est réduite, et je tremble en pensant que le cercle peut encore se rétrécir !
Lu quelques passages des Saints Désirs de la Mort, livre pieusement spirituel que j’aime, lecture qui porte au ciel. J’en ai besoin pour mon âme qui tombe, qui s’affaisse sous le poids de la vie. On peut se distraire dans le monde, mais les choses seules de la foi soutiennent. Que je plains les âmes tristes qui ne savent pas cela, ou ne le veulent pas croire ! J’en ai tant parlé à Maurice ; j’en parle à tout ce que j’aime, des choses de l’éternité ; car, voyez-vous, je n’aime pas pour ce monde, ce n’est pas la peine : c’est le ciel le lieu de l’amour.
Le 24. — Lecture, ni écriture, ni prière ne peuvent empêcher les larmes aujourd’hui. Mon pauvre Maurice ! Je me suis mise à penser à tout ce qu’il a souffert, physiquement et dans l’âme, les derniers temps de sa vie. Que cette vue est déchirante ! Mon Dieu, ne l’aurez-vous pas soutenu ?
[Le 27.] — Nulle envie d’écrire depuis deux jours. Si je reprends la plume aujourd’hui, c’est qu’en ouvrant mon portefeuille vert, j’ai vu ce cahier et j’y mets que mon père vient de me remettre un paquet de lettres de son cher Maurice, et de ses cheveux, pour les renfermer, ces précieux restes, avec les autres que j’ai. O enterrement ! Écrirai-je ce que je sens, ce que je pense, ce que je souffre ? Je n’écris pas : je ne parlerais que du ciel et d’une tombe, de ces choses qui ne doivent se dire qu’à Dieu.
Le 1er novembre. — Quel anniversaire ! J’étais à Paris, assise seule dans le salon devant une table, pensant, comme à présent, à cette fête des Saints. Il vint, Maurice, me trouver, causer un peu d’âme et de cœur, et me donna un cahier de papier avec un « Je veux que tu m’écrives là ton tous les jours à Paris. » Oh ! pauvre ami ! je l’ai bien écrit, mais il ne l’a pas lu[31] ! Il a été enlevé si subitement, si rapidement, avant d’avoir le temps de rien faire, ce jeune homme né pour tant de choses, ce semblait. Mais Dieu en a disposé autrement que nous ne pensions. Il est de belles âmes dont nous ne devons voir ici que les apparences, et dont l’entière réalisation s’achève ailleurs, dans l’autre vie. Ce monde n’est qu’un lieu de transition, comme les saints l’ont cru, comme l’âme qui pressent le quelque autre part le croit aussi. Eh, quel bonheur que tout ne soit pas ici ! Impossible, impossible ! Si nous finissions à la tombe, le bon Dieu serait méchant ; oui, méchant, de créer pour quelques jours des créatures malheureuses : horrible à penser. Rien que les larmes font croire à l’immortalité. Maurice a fini son temps de souffrance, j’espère, et aujourd’hui je le vois à tout moment parmi les bienheureux ; je me dis qu’il doit y être, qu’il plaint ceux qu’il voit sur la terre, qu’il me désire où il est, comme il me désirait à Paris. Ah ! mon Dieu, ceci me rappelle que nous étions ensemble à pareil jour l’an dernier ; que j’avais un frère, un ami que je ne puis plus ni voir ni entendre. Plus de rapports après tant d’intimité ! C’est en ceci que la mort est désolante. Pour le retrouver, cet être aimé et tant uni au cœur, il faut plonger dans la tombe et dans l’éternité. Qui n’a pas Dieu avec soi en cet effroi, que devenir ? Que devenez-vous, vous, ami tant atterré par sa mort, quand votre douleur se tourne vers l’autre monde ? Oh ! la foi ne vous manque pas, sans doute ; mais avez-vous une foi consolante, la foi pieuse ? Pensant que trop que vous ne l’avez pas, je me prends à vous plaindre amèrement. Les sollicitudes que j’avais à cet égard pour son âme de frère, se sont toutes portées sur la vôtre, presque aussi chère. Je ne puis pas dire à quel degré je l’aimais, ni auquel je l’aime : c’est quelque chose qui monte vers l’infini, vers Dieu. Là je m’arrête ; à cette pensée s’attache un million de pensées mortes et vives, mais surtout mortes, mon mémorandum, commencé pour lui, continué pour vous au même jour, daté de quelque joie l’an dernier et maintenant tout de larmes. Mon pauvre Maurice, j’ai été délaissée en une terre où il y a larmes continuelles et continuelles angoisses.
[31] Ce cahier a échappé aussi à nos recherches.