Dans ce moment, je rentre d’une petite promenade au soleil, et rien ne bouge autour de moi, que quelques mouches qui bourdonnent à l’air chaud. Seule au grand monastère désert. Ce profond et complet isolement me fait vivre une heure comme ont vécu des années les ermites, hommes et femmes, ces âmes retirées du monde. Sans soins matériels, sans parole qu’intérieure, sans sentiments que d’intelligence, sans vie que celle de l’âme : il y a dans ce dégagement une liberté pleine de jouissances, un bonheur inconnu, que je crois bien que pour faire durer on puisse aller cacher à cent lieues du désert. Aussi en était-il qui quittaient la cour pour cela, comme saint Arsène et tant d’autres qui, ayant goûté des deux, ne voulurent pas retourner au monde. C’est que le monde ne contente pas l’âme ; il l’amuse et ne la fait pas vivre : c’est ce qu’on sent pour peu qu’on avance en âge, quand le cœur se déprend des illusions comme il s’y était pris de lui-même. On se trouve tout étonné et triste près du vide que font les plaisirs en se retirant. Que devenir alors ? La foi l’enseigne, le chrétien le sait. Mon pauvre Maurice ! que de fois je lui parlais ainsi, lui demandant s’il le trouvait vrai, et il ne me disait pas non. Je ne hais pas le monde néanmoins ; je sais y vivre et m’en passer, et je plains ceux qui sont ou ses esclaves ou ses fidèles, ses malheureux ou ses fous.

Voilà certes ce que je ne pensais pas écrire en revenant du soleil ; mais voilà où la solitude me mène, à l’aimer et à en parler, et cela avec vous, ami du monde. Il faut bien que vous vous soyez fait mon frère. A un frère on dit tout ce qui vient en pensée. Je ne sais si vous vous plairez aux miennes. J’ai parfois douté si je n’ennuyais pas Maurice ; mais écartant bientôt le doute (que pour rien je ne puis souffrir), j’écrivais en pleine foi lettres et cahiers qu’il aimait. Je l’ai su, bien su, ce qui lui venait de son amitié pour moi. Cher ami ! que je pense à lui aujourd’hui ; que ce matin dans la prière je me sentais portée vers l’autre vie où il est, où il m’attend comme il m’attendait à Paris ! Eh ! que nous verrons là d’autres merveilles que dans ces villes sur la boue ! Depuis cette mort, je n’estime rien la terre ; Dieu m’en avait avant appris le prix ; mais le comprendre, le peu qu’est ce monde, il faut que le cœur ait sa leçon, et le mien l’a eue ! Maintenant je vais m’occuper d’autre chose que d’écrire ici. Avec ou sans plaisir, tant que l’âme est ici, tant qu’on a charge de vie, il faut en remplir les obligations.


Le 8. — Louise, Marie des Coques me sont arrivées ce soir par lettre : aimable rencontre des plus aimables femmes et amies que je connaisse. Ressemblant beaucoup l’une à l’autre. Marie plus développée dans le monde. Causé longuement à leur sujet avec mon père et des affections du cœur. Je l’ai consulté à cette occasion et sur un chapitre de l’Imitation qui m’avait troublée. Il m’a calmée et fait voir que je prenais les choses dans un sens trop exclusif, que ma lecture pieuse s’appliquait aux personnes des cloîtres et non à celles qui sont dans le monde. Grâce à mon père, je puis donc garder sans crainte toutes mes affections ; car, après des élans de cœur, je me retire effrayée, craignant d’aimer trop. Si le cœur s’employait ici, il n’y en aurait pas pour le ciel. Je veux porter ce qui aime dans l’autre vie.


Le 10. — Caroline nous a écrit après un assez long silence, assez long pour me donner le temps de croire à un oubli. J’en avais de la peine ; je voudrais un avenir sinon d’amitié, du moins de bienveillance avec cette jeune femme, cette femme de mon frère. Ce titre l’attache tant à mon cœur ! Je serais sensiblement affectée si je la voyais se détacher entièrement. Sa lettre est bonne, marquée d’intérêt ; j’en suis contente. Pauvre chère veuve, que je voudrais pouvoir l’embrasser en ce moment ! Je la regarde comme une sœur, comme une sœur qui se trompe. Il ne faut pas lui en vouloir, elle ne croit pas se tromper.

Demain matin, après l’aurore, je m’achemine chez des parents à deux lieues d’ici. Journée perdue pour écrire et pour ma vie d’habitude ; mais je reviendrai peut-être avec quelque chose de neuf, comme font les touristes, qui ont tous vu de l’extraordinaire où qu’ils aillent.


Le 12. — Il fut un temps où je décrivais avec charme les moindres petites choses. Quatre pas dehors, une course au soleil à travers champs ou dans les bois, me laissait beaucoup à dire. Est-ce parce que je disais à Lui, et que le cœur fournit abondamment ? Je ne sais, mais n’ayant plus le plaisir de lui faire plaisir, ce que je vois n’offre pas l’intérêt que j’y trouvais jadis. Cependant rien au dehors n’est changé, c’est donc moi au dedans. Tout me devient d’une même couleur triste, toutes mes pensées tournent à la mort. Ni envie ni pouvoir d’écrire. Qu’écrirais-je d’ailleurs qui vous fût bon, à vous à qui je voudrais tant de bien, à qui il est difficile d’en faire ?

Trouvé dans un livre une feuille de rose flétrie, qui sait depuis quand ? Je me le demande en revenant sur les printemps passés, sur les jours et les lieux où cette rose a fleuri ; mais rien ne revient de ces choses perdues. Ce n’est pas un malheur d’être une fleur sans date. Tout ce qui prend mystère a du charme. Cette feuille dans ce livre m’intéresse plus qu’elle n’eût pu faire sur sa rose et son rosier. J’en ai quitté de lire. Pour peu qu’on ait l’âme réfléchissante, il y a de quoi s’arrêter à chaque instant et se mettre en pensée sur ce qui se présente dans la vie.