Il y a peu d’années nous disions cela ; nous récitions ces vers, Maurice et moi, errant sur des feuilles sèches, le jour des Morts. Mon Dieu, le voilà tombé lui aussi, lui si jeune, le dernier né de la famille, que je comptais bien laisser en ce monde, entouré d’enfants qui m’auraient pleurée comme leur mère ! Au lieu de cela, c’est moi qui pleure ; c’est moi qui vois une tombe, où est renfermé tout ce que j’ai eu d’espérance, de bonheur en affection humaine. Oh ! que cela déprend de toutes choses et porte l’âme affligée loin de cette vie, vers le lieu où n’est pas la mort. Prié, pleuré, écrit, rien autre chose aujourd’hui. O terrible fête des morts !
Le 3 novembre. — Je vous ai écrit hier, ami de Maurice, toute triste que j’étais. Il n’y a qu’à vous que je puisse parler dans les larmes, comme je l’ai fait dans ma lettre. A Marie, cela ferait mal, à d’autres sans intérêt, et puis la douleur ne se laisse voir qu’aux intimes.
Le 5. — Posé mon front sur les mains de mon père posées sur ses genoux. Oh ! le doux oreiller ! Tout mon cœur s’était porté à ma tête dans ce repos pour en jouir. Mon père est bon, d’une bonté tendre, ardente et pour ainsi dire amoureuse, comme on dit de la bonté divine dont les pères tiennent, et il se fait aimer avec abandon. Je ne lui cache que ce qui pourrait le peiner. Les lettres de Marie, les vôtres, je lui fais tout voir. J’hésite pourtant encore à lui montrer mes cahiers, à cause de ce fond de vie quelquefois triste qui s’y trouve.
Une visite, un curé du voisinage qui m’a fait plaisir. La vue d’un prêtre, quand il est bon, est bonne aux affligés, et celui-ci est de ceux à qui les saints tireraient leur chapeau. Il nous a parlé de sa petite église, de sa petite paroisse, de ses petites croix, et, de l’un à l’autre, nous a menés à une heure de conversation que j’ai trouvée courte. En trouve-t-on autant dans le monde ? Plus d’une fois, dans un salon, il m’est arrivé de bâiller dans mon mouchoir. Ce n’est pas tant l’esprit ni ce qu’on dit qui attache, qu’une certaine façon de dire.
Le facteur ! des lettres ! Oh ! sait-on ce que c’est que des lettres à la campagne ? Ces chers absents qui vous reviennent en cœur et en âme. Que ne peut-on écrire au ciel !
Le 6. — Un enfant est venu m’apporter un oiseau mort qu’il avait pris sous une pierre. Pauvre oiseau ! Je suis à penser comme cette jolie petite vie d’indépendance, de chants, tout aérienne, a été atteinte comme une autre, est tombée sous ce trébuchet de la mort où tout tombe.
Je n’ai pas écrit hier et n’écrirai pas de suite. Que feriez-vous de trois cent soixante-six de mes jours presque uniformes, à voir, un an durant, passer des flots pareils ? La diversion fait l’intérêt des yeux et de l’esprit, car nous ne nous plaisons qu’en curiosité. Où il n’y a pas de nouveau, on s’ennuie. Il y a eu tels jours d’immobilité où j’ai souhaité la foudre. Que serait donc pour vous mon calme perpétuel ? car, excepté ce qui me vient du cœur ou monte à la tête, rien ne fait mouvement dans ma vie.