Ah ! hier au soir, belle surprise aussi de votre lettre. Je ne l’attendais pas sitôt, ni presque si aimable, quoique ce ne soit pas surprenant ; mais toute distinction qui me touche me surprend toujours un peu. Je ne sais à quoi cela tient. Puis j’ai trouvé dans cette lettre des choses qui m’ont affligée, de ces chagrins chrétiens de l’âme pour une pauvre âme de frère, pour quelqu’un qui dit : Je ne prie pas. Dieu sait là-dessus ce que je pense, ce que je souffre. J’ai l’intérêt de la vie future de ceux que j’aime, et qui n’y croient pas, tant en croyance et tant à cœur, que pour le leur procurer, je souffrirais avec joie le martyre. Ceci n’est pas une exagération, mais bien pris dans toute la raison et le sentiment de la foi. — Érembert, Marie qui arrivent !


Le 28. — Laissé enfermé depuis quinze jours. Que de choses dans cette lacune qui ne seront nulle part, pas même ici !… Repris pour noter une lettre de Marie, ma belle amie, qui tremble de me croire malade. Hélas ! non, je ne souffre pas dans mon corps. Oh ! que je trouve inutile d’écrire !


Le 10 décembre. — Enfin pourrai-je écrire ? Que de fois j’ai pris la plume depuis huit jours, et la plume m’est tombée des doigts sans rien faire ! Il y a eu tant de tristesse dans mon âme, tant de secousses dans mon être ! O Dieu ! je semblais toucher à ma fin, à une sorte d’anéantissement moral. Que cet état est terrible ! Rien n’apaise, rien ne soutient : travail, repos, livres, hommes, tout est à dégoût. On voudrait mourir. Dans cette lutte, l’âme sans foi serait perdue, oh ! perdue, si Dieu ne se montre ; mais il ne manque pas, mais quelque chose d’inattendu vient d’en haut.

J’ai trouvé dans les paroles d’un prêtre (encore un ami de Maurice !) un secours inespéré, un apaisement, un calme, un baume religieux qui me fait sentir la foi dans ce qu’elle a de plus doux et de plus fort, la puissance de consolation. De moi-même souvent je ne puis pas y atteindre. Ce sont des efforts qui me fatiguent, me brisent. Nous sommes trop petits pour les choses du ciel. Le besoin d’un médiateur se fait sentir en nous-mêmes. Entre Dieu et l’homme, Jésus-Christ. Entre Jésus-Christ et nous, le prêtre, celui qui met l’Évangile à la portée d’un chacun. Aux uns il faut les menaces, aux autres les espérances : à moi, il me faut l’amour, l’amour de Dieu, l’unique véritable. Dès qu’on me remet là, dès que j’y suis en plein, je cesse de souffrir de souffrances désespérées. Que béni soit le saint prêtre, l’ami du frère qui a consolé la sœur ! C’est parce qu’il a connu Maurice que je suis allée le trouver, que j’ai pensé qu’il me connaîtrait plutôt qu’un autre. Je ne me suis pas trompée ; en effet, il m’a comprise. Il a connaissance du cœur et des agonies de l’âme et des tristesses jusqu’à la mort, et il vous soutient, cet ange…

Qui m’eût dit, il y a dix ans, quand ils étaient au collége, que cet enfant saurait mes douleurs, que je les lui confierais, qu’il les apaiserait par des paroles comme je n’en ai pas entendu, paroles divines que j’irai de temps en temps écouter quoique ce soit un peu loin d’ici ? Quand je souffrirai trop, je ferai ce pèlerinage. Frère de cœur, vous me voyez toute ici jusqu’à l’intime, au fond de l’être, comme voyait Maurice. Peut-être ne lirez-vous ceci qu’après ma mort, et alors vous trouverez moins incomprenable, moins étrange pour vous, ce qui se passait en cette pauvre anachorète pendant sa vie, ce qu’elle vous contait de son âme.


Le 13. — Avant de sortir d’ici, de ma chambre, je veux dire à ce cher mémorandum que vous me priez de continuer, que je viens de lire une de vos lettres, lettre de frère et d’ami, toute franche d’affection et d’épanchement, où ces mots surtout m’ont touchée : Je veux que vous ayez le fil de mon âme, je veux que vous puissiez vous dire ma sœur de prédestination autant que d’adoption volontaire et réfléchie… Je me saisis de cela, et j’en forme de vous à moi, de ce fil de votre âme, un nœud qui ne se détachera pas. Prié pour Paula. Pauvre âme de jeune fille, où est-elle ? Cette mort qui vous l’a prise, où l’aura-t-elle portée ? Il est plusieurs demeures dans l’autre monde, et moi je tremble pour ceux qui partent, qui meurent dans la jeunesse si passionnée, si fautive. Je ne connaissais pas Paula, mais un mot de vous me fait craindre ; et puis qui sait comment elle vous était liée, cette enfant qui vous était attachée plus qu’âme vivante ? Mais laissons-la, aussi bien est-il de ne penser pas à mal sur personne.