Le 14. — Lettre à Marie pour ce que vous me demandez d’elle. Ni lu ni rien fait qu’écrire. La pensée renaît et coule, source arrêtée par un cercueil, mais le flot a passé dessus. Je reprendrai ici mon cours, tantôt torrent, tantôt filet d’eau, suivant ce qui vient à l’âme. La nuit me sort d’ici et de ma chambrette, où j’ai passé tout un jour en calme et en solitude. C’est singulier comme je l’aime, cet à part de tout.


Le 15. — En revenant de la messe (il est dimanche), j’ai fait chemin avec une femme qui me contait ses souffrances. Pauvre meunière ! entourée de huit enfants, toute dévorée d’affections, et qui néanmoins en pleure une, pleure toujours sa mère qui lui manque. « Je la cherche partout, me disait-elle, et la nuit j’en rêve et je sens qu’elle me caresse. » Il y a dans cette douleur et dans cette façon de sentir une tendresse infinie, une expression du cœur de la femme qui plaît tant au naturel, ce qui ne se voit peut-être pas si bien dans le monde que dans ces pauvres femmes des champs. Ici telles qu’on est ; ailleurs, comme on se fait sous les façonneries de l’éducation, des coutumes, de la vanité. Tout est superficie dans le monde. En vérité ; et dans peu de temps j’ai vu bien des comédies de salon. On me l’avait dit, mais je n’aurais pas cru Paris ce qu’il est, car c’est à Paris seulement qu’on voit la société en grand, en corps. Nous n’en avons en province que des bouts de doigts, des fragments, qui ne peuvent donner des idées complètes. Ma pauvre meunière m’a fait voir entièrement ce qu’il y a pour moi de plus doux, un cœur de femme dans sa sensibilité naturelle.


Le 16. — Marie, Marie, vous m’écrivez trop de choses, vous m’avez trop remuée. Personne n’a eu comme cette femme tant d’influence sur ma vie, depuis deux ans que date notre liaison. Tout ce qui la remue m’agite.


Le 19. — Depuis deux jours au silence ; mais le retour de cette date de mort ne se passe pas sans parole, sans le memento du trépassé. Comme la meunière, je puis dire que toujours j’y pense et le cherche, et que je souffre de cette affection qui me manque. Cette nuit j’ai achevé un cantique pour lui, que j’ai mis sur le compte de sainte Thérèse pour un frère qu’elle avait. Vous verrez cela, vous, à qui va de moi tout ce qui allait à Maurice. Ah ! faut-il que tout passe par son cercueil maintenant ! Cette pensée, vous le dirai-je ? m’assombrit tellement l’âme qu’aucune chose ne me fait plaisir, que ce cahier même que j’aurais écrit toute jubilante pour lui et que j’aime à faire pour vous, je le fais avec peine et tristement comme qui bâtit sur un cimetière.

Écrit ceci aux splendeurs du soleil, sous le ciel le plus gai, le plus bleu, le plus printanier en décembre. Par cela je pense à celui de Paris, ce gris de fer que vous voyez, qui vous déplaît et vous fait tant de mal à l’âme. C’est bien fort pour un homme fort comme vous, pour un être fort comme l’homme, d’être abattu par un peu d’air. Ce temps si démoralisant, dites-vous : n’y a-t-il pas moyen d’échapper à ces influences d’atmosphère ou de les écarter du moins ? Trop grande question pour être traitée au Cayla, où, pour se préserver du temps, on pense à l’éternité comme les pauvres ermites. Je ne saurais vous dire l’influence heureuse qu’ont sur moi les hautes pensées de la foi. Bienheureuse d’avoir cette assistance bénigne ! car souvent aussi un peu d’air me fait mal.

Deux visites : je les note parce que c’est rare à présent dans notre désert, et qu’il s’y trouvait un homme admirablement laid, un Pélisson, un visage marqueté, gravé, tout difforme et dont l’âme efface les traits. Au premier regard il choque, au second il plaît, au troisième il attire. Que l’intelligence fait plaisir et relève cette face de chair de l’homme !