Le 20. — Lettre de Caroline avec un dessin de Maurice mort, pas ressemblant du tout. Sa mémoire l’a mal servie, la pauvre veuve, ou plutôt je crois que son crayon n’est pas capable de rendre son souvenir, de saisir d’une prise assez forte cette grande image dans son âme. Que n’ai-je aussi un crayon ! Je ne ferais pas mieux peut-être, mais du moins j’essayerais. Celle qui dessina son ami sur un mur, cette femme qui inventa, dit-on, la peinture, n’avait sans doute d’autre talent que son amour. Que de fois je vois une ombre que je voudrais fixer quelque part ! Quoi ! tout entier perdu ! Je vous écrirai demain.


Le 22. — De la mort à la vie, de l’un à l’autre frère. J’écrivais une poésie funéraire. Du temps que la feuille sèche, n’ayant pas de poudre, je passe ici, j’y viens marquer un jour des plus doucement calmes que j’aie passés de longtemps. Oh ! le grand bien que la paix au dehors, au dedans ! La paix, ce grand vœu du pauvre Maurice dans ses derniers jours troublés. « O paix, le cher objet de mon cœur ! O Dieu, qui êtes ma paix, qui nous mettez en paix avec nous-mêmes, avec tout le monde, qui par ce moyen pacifiez le ciel et la terre ! Quand sera-ce, mon Dieu, quand sera-ce que, par la tranquillité de ma conscience, par une douce confiance en votre faveur, par un entier acquiescement ou plutôt un attachement, une complaisance pour vos éternelles volontés dans tous les événements de la vie, je posséderai cette paix qui est en vous, qui vient de vous, et que vous êtes vous-même ? »

J’ai toujours trouvé cette exclamation, cette prière fort belle. Oh ! ces choses religieuses, j’y suis toujours. Ce sont les seules que je crois et presque que j’aime. Hors cela, tout m’attriste toujours à la mort. Un coup d’œil au ciel me ranime, me rattache à ce qui se délaisse en moi.

Oh ! laissez-moi ma foi pieuse

Et l’espérance radieuse.


Le 24. — Écrit sans fin hier, aujourd’hui : maintenant rentrons, toi, mon cahier, dans ton portefeuille, toi, mon âme, en toi-même ou plutôt en Dieu, aux doux mystères du Sauveur. C’est la veille de Noël. J’entends les cloches de tous nos clochers qui sonnent nadalet, chant joyeux que quinze jours avant la fête on entend dans l’air du pays, le soir, à trois heures et à neuf.


Le 28. — C’est étonnant le beau ciel que nous avons cet hiver ! J’en jouis en me promenant, en respirant au soleil un air qui fait ouvrir les fleurs. Les amandiers bourgeonnent, mon lilas de la terrasse est tout couvert de boutons. Tant de printemps fait bien plaisir en hiver ; mais tout en m’y plaisant, j’y trouve une tristesse, un regret de n’avoir pas eu cette douceur de temps l’an dernier pour notre pauvre malade. Peut-être il aurait vécu davantage, se serait guéri dans cette douce chaleur, car l’air fait la vie. L’air de Paris l’a tué, je le crois, je le savais et je ne pouvais pas le tirer de là. Ç’a été une de mes plus profondes souffrances de ce passé dont j’ai tant souffert. Pauvre frère, tout m’est pente pour tomber à lui, tout m’y ramène. Voyez, je voulais parler du soleil, mais le voilà bien éclipsé de noir. Ainsi tout tourne au deuil quoi que je touche, même votre souvenir si fort lié à une tombe. C’est ce qui me le rend si différent de tout ce qui me va au cœur ; il prend quelque chose des reliques. Vous êtes à part en moi. Quand je considère notre liaison et ce qui l’a amenée, tant d’événements, tant de choses pour me sortir du désert, et notre rencontre en Babylone, dans ce Paris dont j’étais si loin ; quand je m’y vois si étrangère et sitôt connue, sitôt comprise et sœur de vous, homme du monde, de vous prenant sœur à vos antipodes, trouvant amie de choix, lien de vie dans la vie la plus opposée à la vôtre : oh ! je dis qu’il y a merveilleuse chose en cela, mystère de providence dans cet attachement qui ne ressemble à aucun. Je tiens à vous par quelque chose du ciel, par prédestination, comme vous avez dit. Dieu sait pourquoi et dans quel dessein il nous a unis d’amitié. Oh ! que je veux votre bonheur, à commencer par celui du ciel. Je doute d’y pouvoir grand’chose, car je vous crois difficile en bonheur. Et que peut être pour vous une pauvre femme mi-sortie de ce monde, mi-morte, qui ne sent plus rien que par le côté religieux ? Vous ne l’êtes pas, mon ami. Cette différence qui m’afflige pourrait bien vous ennuyer, dans nos rapports, et alors les voilà changés, délaissés. Peut-être je vous juge mal.