Trouvé dans le bois une fleur que j’ai prise et mise ici en souvenir du printemps de décembre. C’est une marguerite des bois, qui plaisait à ma mère et que j’aime pour cela. Nos affections naissent l’une de l’autre.


Le 31 décembre. — Ce dernier jour de l’an ne se passera pas comme un autre : il est trop plein, trop solennel et touchant comme tout ce qui prend fin, trop près de l’éternité pour ne pas m’affecter l’âme, oh ! bien profondément. Quel jour, en effet, quelle année, qui me laisse, en s’en allant, tant d’événements, tant de séparations, tant de pertes, tant de larmes et un cercueil sur le cœur ! Un de moins parmi nous, un vide dans le cercle de famille, dans celui de mes affections. Voilà ce que le temps nous fait voir. Ainsi finit une année ! Hélas ! hélas ! la vie s’avance comme l’eau, comme ce ruisseau que j’entends couler sous ma fenêtre, qui s’élargit à mesure que ses bords tombent. Que de bords tombés dans mes jours étendus ! Ma première perte fut ma mère, dont la mort me vint entre l’enfance et la jeunesse et mit ainsi des larmes entre les deux âges. De vive et rieuse que j’étais, je devins pensive, recueillie, ma vie changea tout à coup, ce fut une fleur renversée dans un cercueil. De cette époque date un développement dans la foi, un élan religieux, un amour de Dieu qui me ravissait par delà toutes choses et qui m’a laissé ce qui me soutient à présent, un espoir en Dieu qui m’a consolée de bonne heure. Puis je vis mourir un cousin, un ami tendrement aimé, le charme de mon enfance, qui me prenait sur ses genoux, m’enseignait à lire sans me faire pleurer, me disait des contes. Plus grande, je m’en fis un frère aîné ; je lui confiai Maurice quand il s’en fut à Paris. Mon cousin était garde du corps. Il est dit que j’aurai toujours des frères à Paris et que toujours ils y mourront. Celui-ci s’en alla au cimetière de Versailles en 1829. Je n’étais plus enfant, je m’enfonçai dans les tombes : deux ou trois ans durant je ne pensai qu’à la mort et presque à mourir. Mon pauvre Victor auquel ressemblait Maurice ! Oh ! j’avais bien craint qu’ils se ressembleraient jusqu’au bout. Tous deux si jeunes, tous deux morts, tous deux tués à Paris ! Mon Dieu ! ce sont terribles choses et poignants souvenirs que ces morts l’une sur l’autre. Voilà de quoi je me souviens aujourd’hui en foule. Je ne vois que des trépassés : ma mère, Victor, Philibert de l’île de France, Marie de Bretagne, Lili d’Alby, Laure de Boisset, toutes affections plus ou moins près du cœur, et maintenant celle qui les couvrait toutes, le cœur du cœur, Maurice, mort aussi ! Quels passagers rapides nous sommes, mon Dieu ! Oh ! que ce monde est court ! La terre n’est qu’un pas de transition. Ils m’attendent là-haut. C’est dans ces funérailles que je finis ma journée, ma dernière écriture, mes dernières pensées que je vous laisse comme je les laissais à pareil jour et moment, l’an dernier, à ce pauvre frère. Je lui écrivais de Nevers, encore assez près de Paris et de lui. Oh ! que la mort nous sépare ! Que lui adresser où il est, que des prières ? C’est à cela que je vais penser. La prière, c’est la rosée en purgatoire. Si sa pauvre [âme] y souffrait ! Bonsoir à vous qui le remplacez sur la terre. Je ne puis vous rien dire de plus en amitié. Je vous le dis devant Dieu et devant lui, qu’il me semble voir à mon côté, souriant à cette adoption de son frère.


Le 1er janvier [1840]. — Que m’arrivera-t-il, ô mon Dieu, cette année ? Je n’en sais rien, et, quand je le pourrais, je ne voudrais pas soulever le rideau de l’avenir. Ce qui s’y cache serait peut-être trop effrayant : pour soutenir la vue des choses futures, il faut être saint ou prophète. Je regarde comme un bienfait de providence de ne voir pas plus loin qu’un jour, que l’instant qu’on touche. Si nous n’étions pas ainsi bornés par le présent, où ne s’en irait pas l’âme en appréhensions, en douleurs tant pour soi que pour ce qu’on aime ? Que ne fait point sentir et souffrir le seul pressentiment, cette ombre de l’avenir, quand elle nous passe sur l’âme ! Dans ce moment, je suis sans crainte, sans émotion pour personne ; mon année se commence en confiance pour ceux que j’aime. Mon père est bien portant, Érembert se relève, Marie a toujours ses joues de pomme vermeille, et l’autre Marie, l’amie de mes larmes, la femme de douleurs, se soutient avec plus de forces. De tout cela, grâces à Dieu, que je prie de bénir et conserver ceux que j’aime. Les chrétiens vont chercher leurs étrennes au ciel, et je me tourne pour vous de ce côté, tandis que vous allez dans le monde, dans les beaux salons de Paris, offrir dragées et compliments. Si j’étais là, peut-être j’aurais les miennes ; peut-être aurai-je une pensée, un souvenir de ce frère à qui Maurice m’a laissée pour sœur. Que le ciel est beau, ce ciel d’hiver !

Une lettre de Louise, douce étrenne de cœur, mais rien ne me fait plus grand plaisir, rien de ce qui me vient ne peut me consoler de ce qui me manque. En embrassant mon père ce matin, ce pauvre père qui, pour la première fois, à la première année, n’embrassait pas tous ses enfants, j’étais bien triste. J’ai cru voir Jacob quand il lui manqua Joseph.

Ici mes premières pensées écrites, ma première date de 1840, qui se lie par un crêpe à 1839 et à vous.


Le 2. — Je me sauve ici de l’ennui des lettres de premier de l’an que j’ai à faire. L’ennuyeuse coutume de se faire des compliments tout un jour, d’en envoyer au loin ! Mon paresseux d’esprit, qui aime mieux rêvailler que travailler, ne s’empresse guère à ces compositions louangeuses. Au demeurant, on le fait parce qu’il faut le faire, mais en raccourci, avec seulement quelques mots d’époque, de vœux au commencement ou à la fin. Le monde, ceux du monde sont habiles en cela, en parler flatteur et joli ; non pas moi, je ne me sens aucune facilité de parole dorée, brillante, de ce clinquant de bouche qui se voit dans le monde. Dans le désert on n’apprend qu’à penser. Je disais à Maurice, quand il me parlait de Paris, que je n’en comprendrais pas la langue. Et cependant il y en a que j’ai entendus. Certaines âmes de tous les lieux se comprennent. Cela me fait croire ce qu’on dit des saints, qui communiquent avec les anges, quoique de nature différente. L’une monte, l’autre s’incline, et ainsi se fait la rencontre, ainsi le Fils de Dieu est descendu parmi nous. Voilà qui me rappelle ce passage de l’abbé Gerbet dans un de ses livres que j’aime : On dirait que la création repose sur un plan incliné, de telle sorte que tous les êtres se penchent vers ceux qui sont au-dessous d’eux pour les aimer et en être aimés. Maurice m’avait fait remarquer cette pensée que nous trouvions charmante. Cher ami, qui sait s’il ne se penche pas vers moi maintenant, vers vous, vers ceux qu’il aimait, pour les attirer à ce haut rang où il est, pour nous soulever de terre au ciel ! N’est-il pas croyable que ceux qui nous devancent dans les splendeurs de la vie nous prennent en pitié et nous envoient par amour quelque attrait vers l’autre monde, quelque lueur de foi, quelque éclat de lumière qui n’avait pas lui dans l’âme ? Si je demeurais près d’un roi et que vous fussiez en prison, assurément je vous enverrais tout ce que je pourrais de la cour. Ainsi dans l’ordre céleste, où nos affections nous suivent, sans doute, et se divinisent et participent de l’amour de Dieu pour les hommes.