Le 4. — Du monde au salon que je laisse pour venir un moment devant Dieu et ici me reposer. Oh ! quelle lassitude aujourd’hui dans l’âme, mais je ne me lasse pas de la porter ici. Ce m’est comme une église où l’on entre avec calme. Des lettres ! des lettres, et pas une qui aille au portefeuille vert où vont celles, que j’aime, celles qui sont miennes par l’intime. Marie ne peut pas tarder. Je l’ai tant pressée pour l’affaire de Mme de Vaux. Quand je dois obliger, j’aime de le faire vite. Deux lettres sont donc parties, pour vous, pour les Coques, du temps… — Il faut que je sorte d’ici.


Le 6. — … Du temps qu’il semblait que je demeurais pour vous au silence. Je reprends mon fil coupé d’hier, qui se liait à cette boîte aux lettres d’Andillac qui vous a gardé en quarantaine de deux jours la dernière que je vous ai adressée. Dans ce temps vous l’auriez eue à ce Port-Mahon où vous sont débarqués sans doute d’autres souvenirs moins pressés d’arriver que les miens. Que cette boîte d’Andillac sait peu ce qu’elle renferme ! Elle est placée près de l’église, à côté du cimetière, et je trouve qu’il est bien là, ce reposoir du cœur ou d’affaires humaines, de tant de choses qui ne prennent cours qu’après s’être arrêtées près de Dieu. Ce peut avoir de très-heureux effets, et telle main portant de mauvais papiers se retirer à la pensée de ce lieu pieux. Qui oserait faire le mal à la porte d’une église, pour peu qu’il ait de foi ? Cette boîte au mur béni pourrait donc en retenir plusieurs de mal intentionnés en écriture, comme c’est assez commun, même dans nos campagnes où le savoir écrire est venu. Du petit au grand, le choix moral en toutes choses aurait plus de portée qu’on ne pense. Quant à moi, lorsque je jette là mes chères correspondances, je sens qu’il me faut pouvoir dire : « A la garde de Dieu ! » J’écris à beaucoup de monde, ayant, je ne sais comment, des relations très-étendues. Il s’est élevé autour de nous une plantation de cousines, jeunes filles toutes aimantes et causantes, toutes liées à nous de cœur et d’esprit, de sorte qu’il me faut répondre à toutes ces causeries. Puis Louise, la voix du cœur, Marie que Dieu m’a donnée, Félicité qui m’aime, qui avait pris soin de Maurice, Caroline, ma sœur, la femme de Maurice, et d’autres encore, sans fin ; et dans tout cela, parmi tant de lettres, il y en a trois qui les effacent, deux de femmes et une grosse écriture qui se fait fine pour moi.


Le 7. — Lettre de Marie, mort de Mgr l’archevêque de Paris. — Notes du soir d’une journée bien pleine. Les événements se succèdent dans la vie avec une rapidité qui permet à peine de les saisir. — Ainsi je le vois dans mon désert, où si peu de chose passe en comparaison du monde.


Le 9. — Que m’arrivera-t-il aujourd’hui ? Un bonheur, quelque chose de Marie, ses étrennes qu’elle m’annonce, une boîte mystérieuse que m’apporte la diligence. Il me tarde de la tenir et de l’ouvrir et de voir ce que m’envoie mon amie. Elle me dit après quelques mots intimes à cette occasion : « Vous comprendrez quand vous aurez vu la boîte. » Ce vous comprendrez me met l’esprit en cherche. Qu’est-ce que ce peut-être ? Livres, musique, objet de toilette ? De toilette, non ; Marie sait mieux ce qu’il me faut, et que j’aurai plus de plaisir aux moindres choses du cœur qu’à toutes les parures du monde. J’ai assez de mes robes de Paris, tandis que l’âme n’a jamais trop de vêture. J’aimerais des livres, quelque chose où je m’envelopperais la pensée toute transie au froid de ce monde, quand je sors de mes prières, de mes pieuses méditations. Cela ne peut pas durer tout le jour, et je souffre n’ayant nulle lecture où me réfugier. Notre-Dame de Paris que j’avais demandée ne m’est pas venue. On m’a porté la Cité de Dieu, de saint Augustin, ouvrage trop savant pour moi. Ce n’est pas que partout on ne puisse glaner quelque chose, mais sur ces hauteurs de théologie n’est pas mon fait. J’aime d’errer en plaine ou en pente douce de quelque auteur parlant à l’âme, à ma portée, comme, par exemple, M. Sainte-Beuve, dont je faisais mes délices l’hiver dernier à Paris et dont s’amusait fort votre gravité railleuse. C’était vous pourtant ou quelqu’un de vous qui étiez cause que je lisais cette Volupté, parce que Maurice m’avait dit que c’était ce qui avait converti votre frère et jeté dans son séminaire. Le singulier livre, pensai-je, pour produire de tels effets ! Il faut le voir, et ma curiosité n’a pas été mécontente. Il y a des détails charmants, de délicieuses miniatures, des vérités de cœur.

X

Le 9 janvier [1840]. — La fin de mon dernier cahier a coupé net M. Sainte-Beuve ; je reprends par vous et pour vous causerie et écriture, ce journal de sœur qui se continue au continuateur de Maurice, avec mes croyances, mes convictions, mes réflexions, qui en sont la conséquence, ma manière d’être et de sentir, ce de moi à vous et que vous ne voudriez pas autre, comme vous venez de me le dire, et comme je viens de le lire au soleil dans le bois de Sept-Fonts, à la place où j’allais m’asseoir avec Maurice. C’est là aussi que j’ai lu souvent de ses lettres, comme je viens de lire la vôtre, seule devant Dieu. Suivant la lecture et l’état de ces pauvres frères, je le prie ou bénis, et m’en retourne, repliant dans ma poche et en mon cœur cette bien-aimée écriture. La vôtre aujourd’hui ne m’a pas fait trop de mal ; vous paraissez moins abattu que de coutume, et ce mot : Je suis quelquefois religieux par raison, m’a fait plaisir. Espérons ! la foi au cœur peut venir, la croyance par sentiment, vous l’aurez peut-être. C’est un effet de la grâce, et on la demande pour vous ; à deux cents lieues de Paris, dans un désert, il est une âme qui demande à Dieu le salut d’une âme. Les affections qui nous tombent du ciel et y remontent sont bien fortes. C’est la charité qui soulèverait le monde pour un élu. Vous me comprendrez. Maurice m’occupait une grande partie du cœur ; lui ôté, Dieu s’avance dans cette place restée vide, et bientôt tout sera envahi, et tout en moi porté là-dessus, comme l’arche sur les eaux, tout ce qui s’est sauvé du déluge.