Le 10. — Presque résolue de ne pas écrire, jour de privations ; mais la vue de ce papier blanc me tente la main qui se laisse aller doucement là-dessus, et y marque une pose rare dans le calme. Lu la vie de saint Paul ermite, qui, après cent ans de solitude, demandait ce qui se passait dans le monde. Quelque jour, mais pas si tard apparemment, je pourrai faire la même question ; car je ne pense plus sortir d’ici, du fond de ce Cayla où Dieu m’a mise, où je me trouve bien, où je ne désire rien, où tout ce qu’il me faut m’arrive comme à Paul par le corbeau merveilleux, par quelque moyen inattendu et de providence. N’est-ce pas vrai tant pour la vie du cœur que pour l’autre ? J’ai toujours eu besoin d’amitié, et il m’en est venu comme du ciel de rares, d’introuvables, qu’on ne peut ni faire ni imaginer, et tout d’abord dans mon frère, ce cher Maurice que j’ai perdu. Louise datait d’avant. Celle-ci est pour moi d’un différent goût : fruit d’une autre saison. Je l’ai rencontrée à dix-sept ans. Son charme est à part, comme l’âge où nous nous sommes liées ; quoi qu’il soit survenu de triste, nous nous voyons à travers des fleurs. Rayssac, charmant paysage où je vois en bas la jeunesse ; à cela, Paris, les Coques contrastent en noir, et dans l’éloignement, sous la même vue, le Cayla avec une tombe. Tout pour moi maintenant finit là et s’y rattache. Voilà pourquoi je ne voudrais plus m’éloigner d’ici, pour toujours garder et regarder cette chère tombe. Mon regard cependant ne demeure pas tout là ; il monte au ciel, où est le meilleur de ce que je pleure, au ciel qu’on voit de partout, où de partout je pourrai voir où est Maurice. Ainsi, si Dieu m’appelait ailleurs, j’irais ; cette raison de cimetière ne m’empêcherait pas d’un devoir de charité, ou d’amitié, ou de vocation, où qu’il fût. Le chrétien est-il d’aucun lieu ?
Le 11. — O Marie, Marie ! quelle femme avec sa tendresse, sa vive et si délicate et si entendue façon d’amitié ! Je la retrouve avec ses charmes dans la boîte tant attendue, toute pleine d’objets choisis par elle pour moi. Que j’aime surtout la statuette de la Vierge, cette céleste envoyée m’apportant tant de pensées du ciel !
Le 19. — Hier, je vous ai écrit une longue et bien franche lettre, véritablement comme à lui-même, en parler de ma façon, comme il vient. Je ne saurais pas me changer, il y paraîtrait, n’ayant jamais dissimulé nulle chose. Et pourquoi, quand on n’a risque ni de déplaire, ni de se compromettre ? Je vous envoie mes pensées, ma vie en sûreté : confiance la plus grande qu’une femme puisse donner, qui met bien haut dans son estime celui en qui elle croit.
Six mois, six mois aujourd’hui de cette mort, de cette séparation ! Mon Dieu, que le temps est rapide ! il me semble que c’est d’hier. D’où vient cela, que tant d’événements, d’autres choses, soit douloureuses ou non, qui touchent à ce cher ami, me semblent dans un lointain infini : tels son dernier départ d’ici, mon arrivée à Paris, son mariage, et que sa mort soit toujours là récente, présente ? Je le vois : il y a six mois, et c’est comme s’il n’y avait rien du tout, tant on y touche par l’âme ! il n’y a ni temps ni espace pour l’âme, cela fait bien voir que nous sommes esprits. Oh ! tant mieux, tant mieux de n’être pas bornés par ce temps si court et si triste ! de n’être pas tout en ce corps de si peu de chose ! Convenons-en, la foi nous ouvre de belles perspectives. Mais quelle douleur de penser qu’il y en a qui ne feront que les apercevoir, sans y atteindre par la possession, par la jouissance en l’autre vie, hélas ! comme il adviendra à ces pauvres chrétiens de nom, hommes sans œuvres, sans pratique de foi ! C’est martyre d’avoir des amis de la sorte.
Le 21 janvier. — Pauvre Louis XVI ! J’étais enfant que je vénérais ce martyr, j’aimais cette victime dont j’entendais tant parler dans ma famille aux approches du 21 janvier. On nous menait au service funèbre à l’église, et je regardais fort le haut catafalque, trône lugubre du bon roi. Mon étonnement m’impressionnait de douleur et d’indignation ; je sortais pleurant cette mort et haïssant les méchants qui l’avaient faite. Que d’heures j’ai passées cherchant par quels moyens j’aurais pu sauver Louis XVI et la reine, et toute la malheureuse famille, si j’avais vécu de leur temps ! Tout calculé, cherché, combiné, rien de bon ne se présentait guère, et je laissais ces prisonniers fort à regret. Le beau petit dauphin surtout me faisait compassion, le pauvre enfant, entre des murs, ne pouvant plus jouer en liberté. Celui-là, je l’emportais, je le cachais ici au Cayla, et Dieu sait le bonheur de courir avec un prince dans nos champs ! Que de rêves au sujet de la triste famille !
Il y a deux sortes d’hommes qui m’inspirent répulsion : les régicides et les impies. Pour si débordé que soit un jeune homme, je l’estime toujours quelque peu, s’il est réservé sur la religion. J’ai vu avec une profonde satisfaction que, dans la correspondance de Malise Allen avec Georges, il ne se trouvait pas une plaisanterie incrédule. Oh ! que cela m’a consolée ! que d’espoir j’ai mis en ce bon côté restant ! Je ne me suis pas trompée du moins pour Georges ; quant à Malise, je ne sais, l’avenir nous l’apprendra. C’est encore un fameux pécheur, une sorte d’Augustin, que Dieu a à conquérir sur le monde.