Le 22. — Il y a des jours où l’âme se retourne plus que de coutume vers le passé, où elle revoit à tout moment ce qu’elle a perdu. Ces visions lui plaisent ; quoique tristes, on les conserve, on y demeure, on vit dans l’ombre de ce qu’on a aimé. Tout aujourd’hui je vois passer et repasser cette chère figure pâle ; cette belle tête pose en moi dans toutes ses poses, souriante, éloquente, souffrante, mourante ; surtout je me suis arrêtée, je ne sais pourquoi, à le voir chez l’abbé Legrand, vicaire de la paroisse, quand nous allâmes lui parler pour les arrangements du mariage. Je me trouve dans ce salonnet, décoré de croix, de saintes gravures, de beaux meubles et de beaux livres d’un goût pieusement exquis ; là, tout éclatante de paroles et d’air affairé ; Maurice dans le plein calme du visage et de la voix, sur un fauteuil, laissant tomber parfois quelques mots ; l’abbé causant avec distinction, tout surpris de plaisir quand, par hasard, je lui nomme l’abbé de Rivières, un de nos voisins, qu’il a connu à Saint-Sulpice. Je revois cela, et quand, abordant la question religieuse sur ce qui nous amenait, l’abbé toucha avec un tact parfait les préparations chrétiennes, Maurice répondit en homme qui comprend et qui croit. J’en fus touchée, l’abbé de même, peut-être avec surprise. Je remarquai tout, tout m’est resté. Je ferais tableau du jeune prêtre et du fiancé chrétien en ce moment. Maurice était parfait. Frère bien-aimé !
Le 23. — Pourquoi des larmes montent-elles ce matin ? pourquoi ce retombement dans la douleur et l’angoisse ? Demandez au malade pourquoi son mal lui revient ! il n’y a que suspension aux souffrances ; si j’étais près d’une église, je m’en irais les y apaiser, me perdre, m’absorber dans la communion. Dans cet acte de foi et d’amour est tout mon soutien, toute ma vie, même celle du corps peut-être. Dieu me prend en lui ; et que ne peut l’amour tout-puissant sur une âme qu’il possède ! La consoler d’abord, de ce qu’elle souffre en aimant.
Le 24. — Ces paroles sont bien mystiques, incompréhensibles peut-être à qui n’a pas le sens pieux d’un sacrement ineffable, d’un mystère d’amour divin, la plus étonnante chose de Dieu pour les hommes. Galimatias spirituel pour le monde, tout ce qu’on en pourrait dire ; mais ceci n’est pas pour le monde, et les solitaires peuvent mettre sur leur papier ce qu’ils veulent. C’est l’imprimerie cachée de mon âme qui se fait sur ce cahier, j’y trace tous ses caractères. Quelquefois je dis : « A quoi sert ? A qui serviront ces pages ? Ce n’était de prix que pour lui, Maurice, qui retrouvait là sa sœur. Que me fait de me retrouver ? » Mais si j’y trouve une distraction innocente, si je m’y fais une pause dans les fatigues du jour, si j’y mets pour les y mettre les bouquets de mon désert, ce que je cueille en solitude, mes rencontres et mes pensées, ce que Dieu me donne pour m’instruire ou pour m’affermir : oh ! il n’y a pas de mal sans doute. Et si quelque héritier de ma cellule trouve cela et trouve une bonne pensée, et qu’il la goûte et devienne meilleur, quand ce ne serait qu’un instant, j’aurai fait du bien. Je veux le faire. Sans doute, je crains de perdre le temps, ce prix de l’éternité ; mais est-ce le perdre de l’employer pour son âme et pour une autre ? Qu’ai-je à faire d’ailleurs qu’à coudre ou à filer ? Si mes doigts étaient utiles au ménage, je ne les mettrais pas ici, je n’ai jamais donné le devoir au plaisir. Mais puisque ma bonne sœur veut bien prendre sur elle ces soins matériels, qu’elle m’en décharge avec autant d’amitié que d’intelligence, puisqu’elle est Marthe, je puis bien être Marie. Oh ! le doux rôle de mon goût ! Quand quelquefois tout s’agite et bruit en la maison, et que j’entends cela du calme de ma chambrette, le contraste me fait délices ; dans mon haut reclusoir, je sens quelque chose des stylites sur leur colonne. Mais, discoureuse que je suis ! me voilà bien loin de mon premier mot, de mon idée sainte. Oh ! les courants de l’âme, qui les suivra ? On les remonte. Je retrouverai celui-ci quelque autre fois.
[Le 25.] — C’est bien fait pour l’écrire ! une lettre de ma chère Marie, sur mon chevet, à mon réveil ce matin. Aurore d’un beau jour, tant en moi qu’au dehors : soleil au ciel et dans mon âme : Dieu soit béni de ces douces lueurs qui ravivent parmi les angoisses ! Je sais bien que c’est à recommencer, mais on s’est reposé un moment et on marche avec plus de force ensuite. La vie est longue, il faut de temps en temps quelques cordiaux pour la course : il m’en vient du ciel, il m’en vient de la terre, je les prends tous, tous me sont bons, c’est Dieu qui les donne, qui donne la vie et la rosée ! Les lectures pieuses, la prière, la méditation fortifient ; les paroles d’amitié aussi soutiennent. J’en ai besoin : nous avons un côté du cœur qui s’appuie sur ce qu’on aime ; l’amitié, c’est quelque chose qui se tient bras à bras. Comme Marie me donne le sien tendrement, et que je me trouve bien là ! Ainsi nous irons jusqu’à la mort : Dieu nous a unies.
Le 26. — Il y a deux ans, ici, à la même place, dans la même chambre d’où il venait de sortir, je pleurais. Jamais sien départ ne m’avait tant brisé l’âme, c’était comme un pressentiment que ce serait le dernier. Lui aussi s’en fut plus affligé, plus retenu que de coutume. Ces six mois avec nous, étant malade et tant aimé, l’avaient fort rattaché ici. Cinq ans sans nous voir lui avaient fait perdre peut-être un peu de vue notre tendresse ; l’ayant retrouvée, il y avait remis toute la sienne ; il avait si bien renoué tous les liens de famille, en nous quittant, que la mort seule aurait pu les rompre. Il m’en avait donné l’assurance. Ses erreurs étaient passées, ses illusions de cœur évanouies ; par besoin, par goût primitif, il se ralliait à des sentiments de bon ordre. Je savais tout, je suivais ses pas ; du cercle de feu des passions (bien court pour lui), je l’ai vu passer dans celui de la vie chrétienne. Belle âme, âme de Maurice ! Dieu l’avait retirée du monde pour la retirer au ciel. Hélas ! que tout cela me revient, que j’en suis suivie, entourée, aujourd’hui, triste anniversaire de notre séparation ! De ce jour nos rapports intimes ont été brisés ou dehors : il s’en allait…
S’il fût resté ici, si ce fatal hiver se fût passé au Cayla, le pauvre jeune homme ne serait pas mort. L’air de Paris lui était mauvais évidemment, il retombait malade en arrivant ; puis tant de choses qui ont tourné à malheur ! Il s’est fait un enchaînement de circonstances, d’événements, qui l’ont conduit au cimetière, et cela sans qu’on ait su comment l’éviter. O fatalité ! si je croyais à la fatalité. Mais non, c’est Dieu qui nous mène, Dieu tout bon, quoique la nature gémisse, quoiqu’on soit tous malheureux, sans qu’on sache pourquoi. Comprenons-nous le mystère de rien ? Celui des souffrances me fait croire à quelque chose à expier et à quelque chose à gagner. Je le vois dans Jésus-Christ, l’homme de douleurs. Il fallait que le Fils de l’homme souffrît. Nous ne savons que cela dans les peines et calamités de la vie. La raison des choses est en Dieu. C’est le secret du gouvernement que le souverain se réserve. Se soumettre à ce qui advient, c’est unir notre volonté à la sienne, c’est la diviniser, c’est la porter aussi haut que l’homme puisse atteindre. Aussi je trouve dans l’acte de résignation chrétienne, qui peut sembler une acceptation passive, une sorte d’affaissement sous la nécessité ; j’y trouve, dis-je, le mouvement le plus sublime de l’âme. Il est tout de foi, il porte tout à coup de la terre au ciel. Si tous les affligés croyaient en Dieu, non d’une croyance du monde, mais d’une croyance de catéchisme, on ne verrait pas tant de suicides. Oh ! le suicide, qu’il me fait frémir !