Le 27. — Trois douces heures à écrire à Marie. Note du cœur. Je marque toutes ses lettres et les miennes pour retrouver les jours où nous avons causé, qui font époque. Je n’en ai pas de plus chères que ces épanchements d’amitié. Tout, hormis ce qui me touche à l’intime, passe en ma vie sans sensations. Tout m’est indifférent de ce qui est affaires, cours du monde, nouvelles ; quoi qu’il se passe sur la terre, je n’en suis plus. Ici ma présence, mon âme au ciel. Ce petit cahier est la seule chose pour laquelle je me détourne un peu de mes pensées d’habitude. Et encore est-ce pour les y reposer.
Aujourd’hui il se marie à Gaillac une de nos cousines qui nous voulait à sa noce ; mais c’est fait de noces ! Je ne saurais même dire combien cette invitation, cette vue de fêtes m’a attristée.
Le 28. — Saint François de Sales, celui que Rousseau appelait le plus aimable des saints, m’a fort occupée aujourd’hui. C’est sa fête que j’aime particulièrement, que je fais en mon cœur en lisant cette belle vie, en pensant aux choses qu’elle a faites, conversions, écrits, lutte de vingt ans contre la colère, douceur divine dans cette fougue, au point d’être comparé au Sauveur du monde, ineffables traits de charité, dires charmants tels que ce mot : « Il vaut mieux taire une vérité que de la dire de mauvaise grâce », tendresse de cœur débordante, compassion maternelle pour les pécheurs, enfin, mille choses célestes, mille perles qui couronnent le front de ce bienheureux, m’y attirent l’âme, me le font aimer, vénérer, invoquer d’une façon particulière. Le cœur au ciel a ses élus aussi, et ceux-là du moins ne font pas souffrir pour leur bonheur ! Il faut tout dire : à mes prédilections spirituelles pour ce saint il s’en joint une un peu humaine, les de M… sont alliés aux de Sales, Marie est parente de saint François, de sorte que l’amitié et la sainteté me font relique et s’enchâssent ineffablement au cœur l’une dans l’autre.
Le 1er février. — Du monde pendant deux jours ; cela passé, je remonte à ma solitude avec trois lettres d’amies et un regret de départ. Parmi ces visites se trouvait le confesseur de Maurice, ce bon M. Fieuzet, qui vient de temps en temps prier sur cette tombe et voir où nous en sommes en tristesse. C’est l’âme de prêtre la plus saintement tendre, qui porte sur le fond le plus doux l’austérité de son ministère, Évangile imprimé sur velours. Je fus bien consolée de le voir au lit de mort de Maurice. De quoi vais-je me souvenir ? Oh ! qu’un tel prêtre, qu’un saint prêtre m’assiste aussi dans mon agonie ! Ainsi mes cahiers s’emplissent de tristesse, de choses lugubres, de vues de mort : ma vie s’en va toute maintenant sur ce fond noir avec un peu de sérénité de ciel par-dessus.
Le 3. — On me presse d’aller à Gaillac. Non, je ne puis m’ôter d’ici ; ma vie se plaît toute petite au plus petit endroit possible, là où j’ai mes chers vivants et mes morts.