Le 4. — J’aurais bien une lettre à écrire, mais j’aime mieux tourner ma plume ici ; ici par goût, ailleurs par convenance, et la convenance est bien froide. Le cœur ne s’y plaît pas, il s’en détourne, s’en retire tant qu’il peut. Hormis les devoirs, je le laisse. La lettre, je la ferai ; c’est peu de chose d’ailleurs, et ce n’est pas grand effort de surmonter un court ennui. Il en est de si longs qu’il faut tenir jusqu’au bout. Les uns accoutument aux autres. Les petits combats mènent aux grands et y forment. Ces contre-goûts sont bons comme une amertume, ils font agir la volonté pour les prendre et fortifient ensuite. Si tout nous venait en douceur et plaisance, que serait-ce de nous à la fin, au choc terrible de la mort ? Il est bon de prévoir cela. De là vient que les solitaires, tous les saints, ces hommes qui entendent si bien l’âme, se vouent au sacrifice, se privent volontairement, se font mourir tous les jours rien qu’en cette vue qu’il faut mourir. Ils sortent aussi bien doucement de ce monde. On m’a parlé d’une jeune fille, religieuse à Alby, qui s’est mise à pleurer de joie quand elle a entendu les médecins dire entre eux qu’il n’y avait plus d’espérance.
Je ne sais pourquoi, du temps du choléra, je me faisais aussi comme un bonheur de mourir, j’enviais toutes les agonies. Cela m’impressionnait au point d’en parler à mon confesseur. Était-ce langueur de jeunesse, était-ce désir du ciel ? Je ne sais. Ce qui est sûr, c’est que c’est passé ou à peu près. Je me trouve vis-à-vis de la mort dans des sentiments de soumission, quelquefois de crainte, rarement de désir. Le temps nous change. Ce n’est pas en cela seul que je m’aperçois de l’âge. Quand j’aurai des cheveux blancs, je serai tout autre encore. O métamorphoses humaines, s’enlaidir, vieillir ! Pour se consoler de cela, on a besoin de croire à la résurrection ! Comme la foi sert à tout ! Oui, cette pensée de la résurrection pour tant de femmes qui se font un amour de leur corps, un bonheur de leur beauté, leur serait bonne à la fin de leurs charmes, et il peut se faire que plus d’une belle chrétienne s’en serve, de celles à qui vient grand chagrin du visage. Celle-là, par exemple, qui disait : « Ce n’est rien de mourir, mais de mourir défigurée ! » C’était l’insupportable pour elle. Pauvre femme ! J’en ris beaucoup alors ; à présent j’en ai compassion, je souffre de voir qu’on ne porte pas son âme plus haut que son corps. Qui sait ? Si j’étais jolie, peut-être ferais-je de même.
Le 5. — Quelle lecture, quelle amitié, quelle mort, quel rapprochement ! quelle impression j’en ai dans l’âme ! Je veux parler des derniers moments d’Étienne de La Boëtie que j’ai rencontrés au fond d’un livre de Montaigne. Sachant que ces deux hommes s’aimaient beaucoup, j’ai été touchée de savoir comment s’était faite leur séparation, et j’en ai le cœur dans les larmes. C’est si douloureux de voir mourir, surtout quand cette mort vous en rappelle une autre ! Que de traits saillants m’ont frappée dans cette vie sitôt faite, dans cette âme s’en allant jeune de ce monde, et si belle, si élevée, si chrétienne, si exquise de douceur et d’amitié ! Oh ! vraiment, j’ai trouvé Maurice aux beaux endroits, et vous et lui dans l’étroite union et si profonde de ces deux amis. Mais vous manquiez aux derniers moments du vôtre. Que j’ai eu regret à cela, et que la distance vous eût séparés à ces derniers jours ! Je veux vous dire comme ils se sont passés, car cela manque aux détails que je vous ai donnés de sa mort, tout comme à l’intérêt que vous portez à cette fin de vie.
Mais d’abord je veux laisser ici mémoire de ce qui se fait aujourd’hui sur cette tombe. Elle était nue encore, simplement gazonnée ; et, pour la couvrir comme il lui convient et nous la conserver à jamais, on y place une blanche pierre de marbre en obélisque surmonté d’une croix. La pauvre veuve a fait cet envoi, ce triste et dernier don d’amour, et mis elle-même l’inscription. Je n’ai rien vu encore. Oh ! j’y serai assez à temps ! Tous les dimanches n’irons-nous pas prier là tous, autour de notre pauvre Maurice ? Et vous, son frère aussi, ne viendrez-vous jamais vous y mettre à genoux ? Que je voudrais vous voir prier pour lui ! « Ce sont les meilleurs offices que les chrétiens puissent faire les uns pour les autres », disait cet Étienne de La Boëtie mourant à son ami Montaigne. Je ne doute pas que si Maurice pouvait se faire entendre, il ne vous dît de même. C’était, lui aussi, une âme croyante de son fond, une âme des anciens temps, sur laquelle le temps qui court avait pu passer par malheur, mais rien que passer. Vous le verrez par la suite.
Le 11. — Demeuré plusieurs jours sans écrire. Il m’en coûte de commencer ce douloureux récit, de parler de cette mort, quoique j’y pense sans cesse. Il est des souvenirs qui déchirent l’âme en sortant plus qu’en demeurant, ce me semble. Même la douleur se fait quelque chose de doux et dépose avec le temps au fond du cœur comme un limon sur lequel elle s’endort. Peu après cette mort, j’en parlais sans trop de peine ; à présent, quand on revient sur ce sujet, que nous y tombons par entretien en famille, une souffrance me prend l’âme.
Cette nuit, il a fallu faire garder ce mausolée, à cause de quelques paysans d’Andillac qui ne voulaient pas le laisser mettre. Ils trouvent que cela choque l’égalité de la mort et ont fait opposition violente, ayant l’autorité. Pauvre peuple souverain ! c’est ce qu’il faut en souffrir, c’est ce qu’il sait faire. Au temps passé, tous se seraient signés devant cette croix qu’ils parlent d’abattre aujourd’hui, au temps lumineux où nous sommes. Malheureux temps, où se perd le respect des choses saintes, où les plus petits s’enorgueillissent jusqu’à se révolter contre la triste élévation d’une tombe ! Le paysan dont l’esprit en est là ne vaut plus rien : fruit des lectures, en partie. Aussi, qu’il vaut bien mieux un chapelet qu’un livre dans la poche d’un laboureur !