Ce fut le 8 juillet, vingt jours après le départ de Paris, vers six heures du soir, que nous fûmes en vue du Cayla, terre d’attente, lieu de repos de notre pauvre malade. Sa pensée n’allait que là sur la terre, depuis longtemps. Je ne lui ai jamais vu de plus ardent désir, et toujours plus vif à mesure que nous approchions. On aurait dit qu’il avait hâte d’arriver pour être à temps d’y mourir. Avait-il pressenti sa fin ? Dans les premiers transports de sa joie, à la vue du Cayla, il serra la main d’Érembert, qui se trouvait près de lui. Il nous fit signe à tous comme d’une découverte, à moi qui n’eus jamais moins d’émotion, de plaisir ! Je voyais tout tristement dans ce triste retour, jusqu’à ma sœur, jusqu’à mon père, qui nous vinrent joindre à quelque peu de distance. Affligeante rencontre ! Mon père fut consterné ; Marie pleura en voyant Maurice. Il était si changé, si défait, si pâle, si branlant sur ce cheval assis à l’anglaise, qu’il ne semblait pas animé. C’était effrayant. Le voyage l’avait tué. Sans la pensée d’arriver qui le soutenait, je doute qu’il l’eût achevé. Vous en savez quelque chose, et ce qu’il a dû souffrir, pauvre cher martyr ! Mais je ne veux parler que d’ici. Lui embrassa son père et sa sœur sans se montrer trop ému. Il semblait dans une sorte d’extase dès la première vue du château ; l’ébranlement qu’il en eut fut unique, et dut épuiser toute sa faculté de sensation ; je ne lui ai plus vu l’air vivement touché de rien depuis cela. Cependant il salua affectueusement les moissonneurs qui coupaient nos blés, tendit la main à quelques-uns, et à tous les domestiques qui nous vinrent entourer.

Arrivés au salon : « Ah ! dit-il, qu’on est bien ici ! » en s’asseyant sur le canapé, et il se mit à embrasser mon père, qu’il n’avait pu atteindre que du bout des lèvres à cheval. Nous étions tous à le regarder content. C’était encore une joie de famille. Sa femme sortit pour quelque déballement ; je pris sa place auprès de lui, et le baisant au front, ce que je n’avais fait depuis longtemps : « Dis, mon ami, comme je te trouve bien ! Ici tu vas guérir vite. — Je l’espère… je suis chez moi. — Que ta femme aussi se regarde comme chez elle ; fais-le-lui comprendre, qu’elle est de la famille, et d’agir comme dans sa maison. — Sans doute, sans doute. » Je ne me souviens plus des autres choses que nous dîmes dans ces moments de seul à seul. Caroline descendit, on annonça le souper que Maurice trouva exquis. Il mangea de tout avec appétit. « Ah ! dit-il à Marie, que ta cuisine est bonne !… »

— Mon Dieu, que ce passé me tient au cœur ! Ma vie n’est que là. Je n’ai d’avenir que par la foi, de liens que ceux qui se rattachent à Maurice, et de lui au ciel.

La première de la famille j’ai vu le mausolée ce matin. Cela s’est ainsi rencontré ; mais, lui et moi, ne nous sommes-nous pas toujours rencontrés tout d’abord et mis à part ? Cela se continue, et le tête-à-tête, hélas ! sur un cimetière ! J’étais seule à genoux sur cette tombe, vis-à-vis de la blanche pierre où j’ai lu son nom et sa mort : Maurice. 19 juillet.

Mais revenons à sa vie, à ce qu’il m’en est resté de derniers et précieux souvenirs. Oh ! que n’ai-je écrit alors à mesure qu’il nous parlait et s’en allait ! Que n’ai-je fait un journal d’agonie, inestimable recueil dont celui-ci n’est que l’ombre ! Se rappeler n’est pas voir ; les plus vivants détails sont morts, quoique le cœur les conserve. Mais pensais-je à rien de lui qu’à lui ? Pensais-je même qu’il dût finir ? Et je le craignais cependant. Je ne me comprends plus quand je reviens à ces souvenirs.

Nous espérions beaucoup du climat, de l’air natal, de la chaude température de notre Midi. Le second jour de notre arrivée, il fit froid ; le malade s’en ressentit et eut des frissons. Ses bouts de doigts, son nez glacés, me firent craindre ; je vis bien qu’il n’y avait pas tout le mieux que nous espérions, qu’il ne guérirait pas si vite, puisque les accès revenaient. Il n’y eut pas de chaleur ensuite, et le médecin nous rassura. Ces médecins sont souvent trompés ou trompeurs. Nous décidâmes le malade à ne pas sortir de sa chambre le lendemain, attribuant le froid qu’il avait eu à quelque fraîcheur du salon. Comme il se laissait toujours faire, il se résigna, quoique contrarié, à ce qu’on voulut ; mais il s’ennuyait tant là-haut, et il fit tant de chaleur bientôt, que je l’engageai moi-même à redescendre. « Oh ! oui, me dit-il, ici je suis loin de partout. Il y a plus de vie là-bas avec tous, et puis la terrasse, je pourrai m’y promener. Descendons. » Cette terrasse surtout l’attirait pour y jouir du dehors, de l’air, du soleil, de cette belle nature qu’il aimait tant. Je crois que ce fut ce jour-là qu’il arracha des herbes autour du grenadier et piocha quelques pieds de belles-de-nuit ; aidé de sa femme, il tendit un fil de fer le long du mur sur un jasmin et des treilles. Cela parut l’amuser. « Ainsi chaque jour j’essayerai un peu mes forces », fit-il en rentrant. Il n’y revint plus. La faiblesse survint, les moindres mouvements le fatiguaient. Il ne quittait son fauteuil que par nécessité ou pour faire quelques pas à la prière de sa femme, qui essayait de tout pour le tirer de son atonie. Elle chantait, faisait de la musique, et le tout souvent sans effet. Du moins je ne me suis pas aperçue qu’il en eût quelque impression. Il demeurait le même à toutes choses, la tête penchée sur le côté du fauteuil, les yeux fermés.

Cependant il avait des mieux passagers, des espèces de soubresauts vers la vie. Ce fut dans un de ces moments qu’il se mit lui-même au piano et joua un air, pauvre air que j’aurai toujours dans le cœur ! Ce piano s’en est allé à Toulouse. Je l’ai vu partir avec le regret qu’y avait gravé Maurice. J’aurais voulu y noter ces mots : « Ici un jeune malade a chanté son dernier air. » Peut-être quelque main en passant sur ce clavier se serait arrêtée pour la prière. Chère âme de trépassé, je voudrais de partout lui tirer des secours ! Ce sont les meilleurs offices que les chrétiens puissent se faire. Je reviens à ce mot de foi de l’ami de Montaigne, qui revient si bien à mon cœur.

Je veux vous dire aussi comme ce cher frère m’a laissé sujet de consolation dans ses sentiments chrétiens. Ceci ne date pas de ses derniers jours seulement ; il avait fait ses pâques à Paris. Au commencement du Carême, il m’écrivait : « L’abbé Buquet est venu me voir ; demain, il revient encore pour causer avec moi comme tu l’entendais. » Cher ami ! oui, j’avais entendu cela pour son bonheur, et lui l’avait fait pour le mien, non en cédant par complaisance, mais en faisant par conviction : il était incapable du semblant d’un acte de foi. Je l’ai vu seul à Tours, dans sa chambre, lisant les prières de la messe un dimanche. Depuis quelque temps il se plaisait aux lectures de piété, et je me suis applaudie de lui avoir laissé sainte Thérèse et Fénelon, qui lui ont fait tant de bien. Dieu ne cessait de m’inspirer pour lui. Ainsi j’eus la pensée d’emporter pour la route un bon petit livre, pieux et charmant à lire, traduit de l’italien, le Père Quadrupani, qui lui fit grand plaisir. De temps en temps il m’en demandait quelque page : « Lis-moi un peu du Quadrupani. » Il écoutait avec attention, puis faisait signe quand c’était assez, se recueillait là-dessus, fermait les yeux et restait là à se pénétrer de ces douces et confortantes paroles saintes. Ainsi, chaque jour, au Cayla, nous lui avons lu quelques sermons de Bossuet et des passages de l’Imitation. A cela il voulut joindre quelques lectures de distraction, et nous commençâmes les Puritains de Scott, n’ayant rien de nouveau dans notre bibliothèque. Il en parcourut un volume avec quelque air d’intérêt, et puis laissa cela. Il était bientôt las de tout, nous ne savions que trouver pour lui faire plaisir. Les visites lui apportaient peu de distractions ; il ne causait qu’avec son médecin, homme d’esprit, qui par cela plaisait au malade et soutenait son attention. J’ai remarqué ces influences morales, et qu’au plus fort abattement, cette nature intelligente se relevait à tout contact de rapport. — Ainsi, la veille ou l’avant-veille de sa mort, n’en pouvant plus, il se prit à rire vivement à votre feuilleton si plaisamment spirituel : Il faut que jeunesse se passe, dont il fut charmé. Il en voulut deux fois la lecture : « Écris cela à d’Aurevilly, me dit-il, et que depuis longtemps je n’avais ri comme je viens de le faire. » Hélas ! et il n’a plus ri ! Vous lui avez donné le dernier plaisir d’intelligence qu’il ait eu. Tout lui était jouissance de ce qui lui venait de vous. L’amitié a été le plus doux et le plus fort de ses sentiments, celui qu’il a senti le plus à fond, dont il aimait le plus à parler, et qu’il a pris, je puis dire, avec lui, dans la tombe. Oh ! oui, il vous a aimé jusqu’à la fin. Je ne sais à quelle occasion, parlant de vous étant seuls, je lui dis : « Es-tu content, mon ami, que j’écrive à ton ami ? — Si je suis content ! » me fit-il avec le cœur dans la voix. Ce jour-là même, en le quittant, je vous envoyai son bulletin de santé.

Nous le trouvions bien faible ; cependant j’espérais toujours. J’avais écrit au prince de Hohenlohe. J’attendais un miracle. La toux s’était apaisée, l’appétit se soutenait ; la veille fatale, il dîna encore avec nous ; hélas ! dernier dîner de famille ! On servit des figues dont il eut envie, et que sur sa consultation j’eus la cruauté de lui interdire ; mais d’autres ayant approuvé, il en mangea une qui ne lui fit ni bien ni mal, et je fus sauvée sans préjudice de l’amertume de l’avoir privé de quelque chose. Je veux tout dire, tout conserver de ses derniers moments, bien fâchée de ne pas me souvenir davantage. Un mot qu’il dit à mon père m’est resté. Ce pauvre père revenait de Gaillac avec l’ardente chaleur, lui rapportant des remèdes. Dès que Maurice le vit : « Il faut convenir, dit-il en lui tendant la main, que vous aimez bien vos enfants. » Oh ! en effet, mon père l’aimait bien ! Peu après, le pauvre malade se levant avec peine de son fauteuil pour passer dans la chambre à côté : « Je suis bien bas », parlant comme à lui-même. Je l’entendis, cet arrêt de mort, de sa bouche, sans lui rien répondre, sans trop y croire peut-être ; mais j’en fus frappée. Le soir, on le porta avec son fauteuil dans sa chambre. Du temps qu’il se mettait au lit, je disais avec Érembert : « Il est bien faible, ce soir ; mais la poitrine est plus libre, la toux disparaît. Si nous pouvons aller au mois d’octobre, il sera sauvé. » C’était le 18 juillet, à dix heures du soir !

La nuit fut mauvaise. J’entendis sa femme lui parler, se lever souvent. Tout s’entendait de ma chambre, j’écoutais tout. Dès qu’il fut possible, j’entrai le matin pour le voir, et son regard me frappa. C’était quelque chose de fixe : « Qu’est-ce que cela augure ? dis-je au docteur qui vint bientôt. — C’est que Maurice est plus malade. — Ah ! mon Dieu ! » Érembert alla avertir mon père, qui accourut. Bientôt il sortit, et s’étant concerté avec le médecin, celui-ci annonça qu’il fallait penser aux derniers sacrements. M. le curé fut mandé, ainsi que ma sœur, qui se trouvait à l’église. Je ne sais si j’aurai tout présent. Mon père pria M. Facieu, le médecin, de préparer Caroline à la terrible nouvelle. Il la prit à part. J’allai la joindre bientôt et la trouvai tout en larmes ; j’entendis : « Je le savais. » Elle savait qu’il devait mourir ! « Depuis trois mois je me prépare au sacrifice. » Aussi ce coup de mort ne l’effraya pas, mais je la vis désolée.