« Ma pauvre sœur, lui dis-je en lui passant les bras au cou, voici le terrible moment ; mais ne pleurons pas, il faut l’annoncer au malade, il faut le préparer aux sacrements. Vous sentez-vous la force de remplir ce devoir, ou voulez-vous que je le fasse ? — Oui, faites-le, Eugénie, faites ! » Elle étouffait de sanglots. Je passai de suite au lit du malade, et, priant Dieu de me soutenir, je me penchai sur lui et le baisai au front, qu’il avait tout mouillé : « Mon ami, lui dis-je, je veux t’annoncer quelque chose. J’ai écrit pour toi au prince de Hohenlohe. — Oh ! que tu as bien fait ! — Tu sais qu’il a fait des miracles de guérison, notamment à Alby, dans une famille qui vient de m’en faire part. Dieu opère par qui il veut et comme il veut. C’est surtout le souverain médecin des malades. N’as-tu pas bien confiance en lui ? — Confiance suprême (ou pleine, je ne me souviens pas). — Eh bien, mon ami, demandons-lui en toute confiance ses grâces, unissons-nous en prières, nous à l’Église, toi dans ton cœur. On doit dire une messe où nous communierons : toi, tu pourrais communier aussi. Jésus-Christ allait trouver les malades, tu sais ? — Oh ! je veux bien ! oui, je veux m’unir à vos prières. — C’est très-bien, mon ami. M. le curé devait venir, tu vas te confesser. N’est-ce pas que tu n’as pas de peine à parler à M. le curé ? — Pas du tout. — Tu vas donc te préparer à ta confession. » Il demanda un livre d’examen, se fit faire toutes les prières qui précèdent la confession par sa femme. Je sortis ; j’allai lui préparer de la fécule au lait d’amande. Dans ce temps, M. le curé arriva. Le malade le pria d’attendre encore un peu, ne se trouvant pas, dit-il, assez préparé. On le voyait tout pénétré et recueilli. Hélas ! dernier recueillement de son âme ! Au bout de dix minutes à peu près, il fit appeler le prêtre, et demeura avec lui près d’une demi-heure, causant, nous fut-il dit, avec toute la lucidité et facilité d’esprit qu’il aurait eue étant bien portant. « Jamais je n’ai entendu confession mieux faite », nous dit M. le curé. Ce qui m’assure bien de ses dispositions, c’est ce qu’il fit comme M. le curé s’en allait. Il le rappela pour lui parler de M. de Lamennais et faire une haute et dernière rétractation de ses doctrines. Puis il ajouta : « M. le curé, je ne sais si je m’abuse, mais me croyez-vous bien malade ? Alors je recevrai l’extrême-onction. Pour communier, je voudrais le faire à jeun et attendre à demain. » Sur la réponse que les malades étaient dispensés du jeûne, il fut prêt à tout et se prépara aux derniers sacrements. Nous allions et venions, ma sœur et moi, pour les arrangements convenables dans cette chambre qui s’allait changer en église. Sa femme, avec la tristesse et la piété d’un ange, lui récitait les prières de la communion, qui sont si belles, et celles des mourants, si touchantes ; lui-même demanda celles de l’extrême-onction, calme et naturel comme pour une chose attendue.

Cependant il avait faim, il défaillait, et me demanda sa fécule, que je lui portai. Comme il suait beaucoup, je lui dis : « Mon ami, ne sors pas le bras, je te ferai manger comme un néné (enfant au berceau). » Un sourire vint sur ses lèvres, où je posai la cuiller, où je fis couler le dernier aliment qu’il ait pris. Ainsi j’ai pu le servir une fois encore, lui donner mes soins comme autrefois. Il m’a été rendu mourant. Je remarquai cela comme une faveur de Dieu accordée à ma tendresse de sœur, que j’ai rendu à ce cher frère les derniers services à l’âme et au corps, qu’il s’est rencontré que je l’ai disposé aux derniers sacrements, et que je lui ai préparé sa dernière nourriture : aliments des deux vies. Cela ne semble rien, n’est rien, en effet, pour personne ; je suis seule à le remarquer et à bénir la Providence de ces rapports repris avec mon cher Maurice avant de nous quitter. Triste et indéfinissable compensation à tant de mois d’amitié passive ! Avais-je tort de vouloir le servir ? Qui sait ?… Mais je veux achever ce douloureux mortuaire ; laissons le cœur de côté, qui n’en finirait pas de dire.

Quand le saint viatique arriva, le malade se trouvait mieux, ce me semblait ; ses yeux, rouverts, n’avaient pas cette fixité effrayante du matin, ni ses sens le même affaissement ; il parut moralement ravivé et en pleine jouissance de ses facultés tout le temps des saintes cérémonies. Il suivait tout de cœur, bien pieusement. Quand ce fut à l’extrême-onction, comme il ne sortait qu’une main, le prêtre ayant dit : « L’autre », il la présenta vivement. Il écouta de bien simples et touchantes paroles, et reçut le saint viatique avec toute l’expression de la foi. Il vivait encore, il nous entendait, il choisit entre de l’eau et de la tisane qu’on lui offrait à boire, serra la main à M. le curé, qui toujours lui parlait du ciel, colla ses lèvres à une croix que lui présentait sa femme, puis il s’affaiblit ; nous nous mîmes tous à le baiser, et lui à mourir. Vendredi matin, 19 juillet 1839, à onze heures et demie. Onze jours après notre arrivée au Cayla. Huit mois après son mariage.

La voilà cette fin de vie, si liée à la vôtre, telle que j’ai pu la retrouver pour vous dans mes larmes. Que n’étiez-vous là ! Que n’avez-vous assisté à la mort chrétienne de votre ami !


Le 27. — Enfin vous voilà ! comme disait Billy, le charmant enfant indien, quand il me voyait revenir. Il paraissait tout réjoui, comme je le suis de votre lettre, si tardive et si désirée. Ce n’était cependant qu’un silence un peu long qui me donnait tant de craintes funèbres. C’est que je crois si vite à la mort, à présent ! Me voilà donc bien rassurée. Mais qu’est-ce que nos impressions ? Je n’éprouve pas en certitude ce que j’ai senti dans le doute, un sentiment profond. Le plaisir chez moi ne descend pas comme la peine.

Douce journée aujourd’hui : j’attends encore mon père, absent depuis toute une semaine. Sa présence m’est nécessaire plus que jamais depuis que je me trouve plus que jamais seule au Cayla. En regardant du côté par où il doit venir, je pense à tant d’absents qui ne reviendront pas. J’en ai bien vu s’en aller par ce chemin. Il y a au bas de la colline une croix où, deux ans passés, nous nous sommes quittés avec mon cher Maurice. Je l’accompagnai jusque-là. Il s’y est longtemps conservé sur le terrain l’empreinte d’un pied de cheval, à l’endroit où Maurice s’arrêta pour me tendre la main. Je ne passe jamais par là que je ne regarde à cette marque effacée d’adieu près d’une croix.

Comme toute ma vie va à ce frère, comme tout ce qui a rapport à lui me pénètre ! Les sentiments uniques grandissent dans la solitude jusqu’à l’immensité. Comme ce marronnier qui s’étend seul là-bas dans la prairie, ils couvrent toute l’âme. Je ne sais si je ne ferais pas bien de sortir d’ici pour quelques jours. Les idées fixes, oh ! les idées fixes que tout nourrit et rappelle ! La vie est un devoir. Sous ce rapport religieux on y tient, et on doit vouloir sa conservation. Le dépérissement en serait un mal devant Dieu. Mais sans cela, sans le ciel que je vois, je me laisserais tomber ; mais j’aurais tort, bien tort comme chrétienne de m’abattre comme ceux qui vont sans soutien. Dieu n’est-il pas là qui nous dit : Je suis près de ceux qui souffrent ? Foi soutenante ! Oh ! que nous avons d’obligations à la foi ! Je la considère comme le seul vrai soutien de l’homme. D’autres choses en ont bien l’air ; mais ce sont appuis d’apparence, colonnes de vapeur.


De Montels, vieux château dans les montagnes.