Le 14 mars. — Ce que j’aime me suit partout : ce cahier a pris mon chemin, comme, hélas ! naguère un autre était venu ici au même lieu, lorsque j’allais voir Louise, mon amie, quelque peu avant mon départ pour Paris. Ainsi les pareilles choses reparaissent quelquefois dans la vie, sans qu’on pense à les ramener. Bien sûr, je ne comptais pas revenir ici. J’ai remarqué de ces consonnances du passé avec le présent, et celle-ci en contraste. J’étais venue en joie, je reviens en deuil ; j’avais un frère vivant, il est mort…
Je me plais à Montels : on y vit comme on veut, sans visites ni ennuis du monde ; on entre, on sort, on se promène, sans nul assujettissement ; puis la campagne est grande, toute diverse en paysages, en toupes de montagnes, douces, couvertes de châtaigniers ; cela plaît à voir et à parcourir. Si je devais quitter le Cayla, c’est ici que je voudrais demeurer. Pour faire de ce château une demeure agréable, il n’y aurait qu’à relever quelques ruines qui, même telles quelles, sont toutes remplies d’intérêt. Quel charme n’a pas ce vieux salon tout tapissé de vieux portraits de militaires, d’hommes de robe et d’église, de belles dames, comme on n’en voit plus, de mise et de beauté ? J’en ai remarqué une en toilette de bal à côté d’un capucin méditant sur une tête de mort. De tout temps les contrastes se sont touchés. Montels n’est plus autre chose partout, dans la demeure et ses habitants, dans cette chambre appelée chambre du cardinal pour avoir logé le cardinal de Bernis, toute pleine à présent de pommes de terre.
Je ne suis pas étonnée que ce bel esprit, qui se connaissait en jolies choses, eût choisi ce lieu pour sa maison de campagne, assez près et assez loin de la ville, paysage parfaitement dessiné pour des pastorales et des rêveries poétiques, si le cardinal rêvait encore. Qui sait ? Qui sait en quel temps et en quel état on cesse d’être poëte ? Celui-ci cependant, dans le cours de sa vie, se souvenant qu’il était prêtre, eut repentir de ses chansons légères et fit faire des recherches pour les détruire ; mais de la plume au vent ! Le mal ne s’arrête pas comme on veut. Les épîtres à Chloé et à la Pompadour sont restées, et nul ne sait, ou bien peu, que leur auteur a voulu les mettre en cendre. Je tiens cela de mon père dont le père avait connu l’Apollon cardinal.
Il y a encore ici dans un vieux tiroir une curieuse correspondance sentimentale du fameux La Peyrouse avec Mlle de Vézian, sa fiancée, devenue ensuite marquise de Sénégas, pendant sans doute que le marin courait les mers. Il faut que je demande, pour les voir, ces lettres à ma cousine. Précieuse découverte, débris du cœur de La Pérouse, aussi curieuse que celle de son vaisseau. Mais qui songe à cela ? Qui songe à chercher un grand homme dans son intime ?
Voilà comme Montels occuperait son petit coin dans l’histoire. Bien des lieux célèbres ont eu moins d’intérêt ; le tout, c’est de savoir le faire ressortir, cet intérêt ; et ce n’est pas, ce me semble, ce qui manque soit dans les hommes ou dans la nature. Que de trésors sous une mousse et, si je veux, dans cette chambre inélégante et glacée ! D’abord le soleil à mes pieds sous la table où je les chauffe dans ce grand carré lumineux qui me vient de la fenêtre à côté…
Description interrompue par le départ annoncé au beau milieu de ma page.
[Sans date.] — Que dire ? que répondre ? Que m’annoncez-vous qui se prépare pour Maurice ! Pauvre rayon de gloire qui va venir sur sa tombe ! Que je l’aurais aimé sur son front, de son vivant, quand nous l’aurions vu sans larmes ! C’est trop tard maintenant pour que la joie soit complète, et néanmoins j’éprouve je ne sais quel triste bonheur à ce bruit funèbre de renommée qui va s’attacher au nom que j’ai le plus aimé, à me dire que cette chère mémoire ne mourra pas. Oh ! le cœur voudrait tant immortaliser ce qu’il aime ! Je l’avais ouï dire, je le sens, et que ceci s’étend du ciel à la terre ; soit par amour ou par foi, soit pour ce monde, soit pour l’autre, l’âme repousse le néant. Maurice, mon ami, vit toujours, il s’est éteint, il a disparu d’ici-bas comme un astre meurt en un lieu pour se rallumer dans un autre. Que cette pensée me console, me soutient dans cette séparation ! que j’y rattache d’espérances ! Ce rayon qui va passer sur Maurice, je le vois descendre du ciel, c’est le reflet de son auréole, de cette couronne qui brille au front des élus, des intelligences sauvées. Celles qui se perdent n’ont rien devant Dieu qui leur reste, qui les marque, quelque signe de distinction que les hommes leur fassent, car toute gloire humaine passe vite. Je ne me réjouirais pas si je ne voyais que celle-là seule pour mon frère ; mais il est mort saintement, et j’accepte avec transport la glorification de son intelligence qui peut s’associer à la canonisation de son âme.
Je ne vous dis plus rien sur ce sujet infini, vous ayant écrit et dit mes sentiments et remercîments profonds, à vous, à M. Sainte-Beuve, à Mme Sand, pour la part que vous aurez chacun à cette publication du Centaure, cette belle œuvre inconnue de mon frère, à la mise en lumière de sa vie et de son talent.
Oh ! que vous me touchez de me dire que mes pensées, mes expressions, mes images tiennent beaucoup de Maurice, que nous étions, lui et moi, frère et sœur jumeaux d’intelligence ! Ressemblance la plus belle que vous puissiez me trouver et la plus douce pour moi[32]…