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[32] Lignes effacées.


[Le 2 avril.] — Courant d’impressions et de pensées abandonné à l’endroit effacé, rentré dans l’âme et perdu pour ce papier. Dois-je le regretter ? Non, sans doute, mais ces refoulements, ces épanchements arrêtés, j’en voudrais connaître la cause. Il n’en était pas de même autrefois : la pensée, la vie coulait d’abondance, s’en allait à pleins bords, s’épandait en mille endroits, en mille façons, et maintenant cela s’arrête à un grain de sable, je me délaisse à tous moments, les petits riens font quelque chose : indice d’affaiblissement. Que serait-ce sans le soutien d’en haut qui me soulève si puissamment quelquefois ? Je serais toute et toujours abattue. Le monde, les conversations, la diversion sont de bien peu de secours dans cette langueur de l’âme. Je viens de l’essayer. Rien n’y fait radicalement, rien ne change le fond. Toute la puissance des distractions n’agit qu’à la surface, n’arrive qu’à faire naître quelque sourire au dehors.

Lu Waverley. Oh ! la déchirante mort d’un frère, l’horrible catastrophe à la fin ! J’en suis tout émue. Quoique fictions, ces sortes de choses pénètrent, font souffrir ; un conte m’a tiré des larmes, quoique j’en verse peu pour des contes ; mais Walter Scott est si intéressant et plein d’effet sur le cœur dans cette lugubre peinture remplie de traits attendrissants ! Que n’ai-je quelquefois des livres, ces parlants à l’âme, qui lui font tant d’impression ! Rien n’agit si puissamment sur moi que les lectures, rien ne me fait tant sentir, à présent que se perd le goût de toutes choses.

Et écrire, que me fait d’écrire ? Interrogation muette parfois, plus souvent pleine de réponses. Cependant je n’écris guère. Ce cahier même, je le néglige ; plusieurs jours se passent sans y rien laisser, et je n’y mets plus de date. Je n’ai plus de plaisir à retrouver d’époque ni rien dans ma vie si douloureuse de souvenirs. Ce qui m’avait charmée ou me charmerait me désole, parce que tout s’empreint de deuil. Peut-être un jour, avec le temps, cet état d’âme changera ; mais il n’est pas de diversion possible encore. Je viens d’essayer du monde, décidément le monde m’ennuie ; l’esprit qu’on y rencontre n’est pas de mon goût, le sot rire ne m’égaye pas. Je n’y puis prendre part, et aussi je puis dire comme disait Esther, je crois, qu’au milieu de la foule et des divertissements je ne laisse pas de me trouver seule. Savez-vous où je me plais, dans quel monde ? A l’église. Là je suis chez moi. Toute ma vie j’ai préféré une chapelle à un salon, les anges aux hommes, et ce parler intérieur avec Dieu à celui qui bruit au dehors. On n’est pas né en solitude, on n’est pas élevé, on n’a pas vécu entre ciel et terre, en plein air, près de la croix, pour sentir comme les autres, comme ceux qui reçoivent du monde leurs pensées et leurs affections. Rien ne m’est venu de là, rien ne m’en viendra sans doute. Ce n’est pas la peine ni mon vouloir de me tourner de ce côté.

Quel souvenir me prend ! A pareil jour j’ai perdu ma mère, à pareil jour j’ai quitté Maurice et Paris. Triste date du 2 avril ! La vie est toute coupée de douleurs. Les oiseaux n’ont pas de chagrin sans doute, du moins la grive qui chante tout aujourd’hui sous ma fenêtre. Joyeuse petite bête ! Je me suis mise à l’écouter bien des fois, à prendre plaisir à ces sifflements, gazouillements et salutations au printemps. Ces chants doux et réjouissants sous un genévrier, montant avec l’air dans ma chambrette, sont d’un effet que je ne puis dire. Valentino n’en approche pas pour le charme : Valentino où j’entendais pourtant quatre-vingts musiciens et du Beethoven. Préférer à cela une pauvre petite grive, quelle impertinence aux beaux-arts ! Décidément je suis une sauvage.

Oui, je me demandais, à ces concerts et à bien d’autres choses à Paris : Où donc est le ravissement qu’on t’avait promis ? Cependant je voyais, j’entendais des merveilles, et rien pour m’étonner ! Il n’y aura donc d’étonnement que dans le ciel ? Ce mécompte de sensations, d’où vient-il ? De notre fini et de notre infini, sans doute, de ce que l’âme qui est touchée sous les sens ne reçoit pas autant qu’elle perçoit. D’ailleurs, depuis Ève, toute curiosité satisfaite est désappointée.


[Sans date.] — Parcouru l’Histoire de Bossuet, toute pleine de grandeurs, de cette élévation du siècle de Louis XIV, personnifiée religieusement en cet homme de génie et de foi. C’est trop grand pour que j’en parle, mais l’impression de cette lecture sur moi est si belle et bonne que je le marque ; et puis que de souvenirs se rattachent à ces fragments d’éloquence qui nous reportent à la plus belle époque de la France, à la plus brillante cour du monde, et moi à mon enfance et à Maurice ! A treize ou quatorze ans, je dévorais les Oraisons funèbres qu’Érembert avait apportées du collége, sans les comprendre sans doute, sans autre attrait que ces pensées du ciel et de la mort, qui ont eu de bonne heure tant d’influence sur moi ; et puis, plus tard, Maurice m’a si souvent, si admirablement parlé des sermons de Bossuet, que nous avons lus ensemble, dont il m’avait noté des passages, le dernier livre religieux que je lui ai ouvert pendant sa maladie : tout cela m’a touchée en lisant cette histoire où j’ai vu revenir la mienne. Mousse sur un cèdre, un rien qui m’a donné à penser autant que le grand siècle. C’est le mien à moi, mes beaux jours passés de jeunesse, et Maurice, le roi de mon cœur. Peut-être y a-t-il de la faiblesse dans cette pente d’esprit vers le cœur, vers soi et tout ce qui tient à soi ; c’est amour-propre, égoïsme. J’en aurais peine si ce n’était le propre de la nature souffrante de lier le monde à sa douleur. D’ailleurs il n’en paraît rien au dehors, cela se fait dans l’âme, nul ne s’aperçoit de ce que je sens ni n’en souffre. Je ne m’épanche que devant Dieu et ici. Oh ! qu’aujourd’hui je fais d’efforts pour écarter la tristesse qui ne vaut rien, cette tristesse sans larmes, sèche, heurtant le cœur comme un marteau ! C’est la plus pénible à sentir, et cependant il faut porter celle-là comme une autre, et on la porte avec le même secours : la croix, avec Jésus triste à la mort au Jardin des Olives.