O Christ, qui avez rencontré votre mère,

O Christ, qui avez vu au pied de la Croix le disciple que vous aimiez,

O Christ, qui avez vu à vos côtés le larron impénitent,

O Christ, qui avez tant souffert pour les pécheurs,

O Christ, qui avez fini la vie en poussant un grand gémissement, ayez pitié de ma tristesse.


Le jour des Rameaux. — Aujourd’hui que tout verdit, fleurit et s’éjouit sous le soleil des Rameaux, quelque chose qui tient un peu de cela me vient dans l’âme. Je m’y livre, je me repose sur ces doux sentiments comme sur l’herbe d’un pré. Oh ! qu’il fait beau là dans ma solitude et mes pensées du jour, jour d’hosanna, d’hymnes, d’élans de foi et d’amour au Sauveur, le roi de gloire, le triomphateur du monde, qui s’avance monté sur un âne, amenant à sa suite non les peuples vaincus, mais les malades qu’il a guéris, les morts qu’il a ressuscités ! J’avais devant moi à l’église, parmi les enfants de chœur, un petit garçon dont la voix, la taille et les vives allures m’ont rappelé Maurice quand il balançait l’encensoir à Andillac. Cela, se mêlant aux émotions religieuses, me fait en ce moment un état d’âme où je me plais, que je laisse ici sur ce mémorandum, devant ce rameau bénit et garni de tant de pieux et doux souvenirs. Dans mon enfance, c’était un bouquet de gâteaux et de fruits que nous portions joyeusement à l’église. Qui avait le plus beau rameau était le plus heureux, et avait été le plus sage : charmant objet d’émulation pour les enfants qu’un arbrisseau couvert de doux manger, banquet flottant sous la verdure, donné par Jésus aux petits enfants qu’il aime et pour lui avoir chanté à pareil jour Hosanna dans le temple ! Que la religion a des côtés gracieux ! Qu’elle est aimable au premier âge !

Marie, Marie des C…, tout abattue, effrayée d’un redoublement de souffrances qui la tiennent au lit dans de tristes pressentiments. « Adieu, me dit-elle, non pas pour la dernière fois, j’espère, mais il n’en est guère de plus triste et de plus douloureux. » Faut-il que nous soyons à deux cents lieues ! Faut-il que je ne puisse aller joindre cette chère amie, que je vois tant souffrir dans sa solitude ! Mais mon père, mais mon frère me retiennent aussi fortement qu’elle me tire. J’ai l’âme écartelée. Mon Dieu, que l’amitié fait souffrir ! Tout pour moi se tourne de ce côté en souffrances, soit pour cette vie soit pour l’autre ; ou l’état d’âme ou l’état de santé de ceux que j’aime m’afflige. Érembert cependant m’a bien consolée aujourd’hui. J’ai un frère chrétien, qui remplit toutes les obligations de ce nom dans ce saint temps de Pâques.

A pareil temps, l’an dernier, comme Maurice pareillement m’occupait ! Ce souvenir se mêle à tout dans ma vie. J’ai passé cette nuit en songe avec lui, moitié vivant, moitié mort. Je le voyais, je lui parlais, mais ce n’était qu’un corps qui me disait que son âme était au ciel. O âme de Maurice, à Maurice tout entier, quand te verrai-je en effet ! Que d’élans vers ce lieu qui réunit le frère et la sœur, tous ceux que la mort avait séparés ! et d’autres fois que de craintes et tremblements devant cet autre monde où Dieu nous juge !

Mon âme pourtant n’a rien qui lui pèse, rien qui lui donne un remords. J’ai vécu heureusement loin du monde, dans l’ignorance de presque tout ce qui porte au mal ou le développe en nous. A l’âge où les impressions sont si vives, je n’en ai eu que de pieuses. J’ai vécu comme dans un monastère ; aussi ma vie doit être incomplète du côté du monde. Ce que je sais sous ce rapport me vient presque d’instinct, d’inspiration, comme la poésie, et m’a suffi pour paraître convenablement partout. Un certain tact m’avertit, me donne le sens des choses et des airs d’habitude là où je me trouve le plus souvent étrangère, comme dans les cercles. Mais je parle peu. J’ai l’esprit de comprendre bien plus que d’exprimer. Pour ceci il faut l’usage ; quand je converse, je sens que j’en manque, que l’à-propos ne vient pas, ni la pensée juste ; presque jamais je ne dis d’abord ce que je dirais ensuite. Les compliments me trouvent nulle ; la plaisanterie un peu moins, à cause sans doute qu’elle aiguillonne l’esprit. Dernièrement j’ai répondu par une bêtise à des démonstrations de politesse qui m’ont prise à l’improviste. C’était aussi de la part de quelqu’un qui m’intimide, un homme d’esprit qui me gêne, ce qui comprime le jet de la pensée. Chose étrange ! j’aborde sans embarras les premières intelligences ; je ne me sens pas plus intimidée devant M. Xavier de Maistre que devant son fauteuil, et je demeurerai liée près des gens les plus ordinaires, je perdrai mon assurance pour passer parmi des paysans qui me regardent, pour parler à mon confesseur. Il n’y avait que Maurice au monde avec qui je n’ai jamais été timide.