La veille de Pâques. — Oh ! quelle différence l’an dernier, à Paris ! Retour de profonds souvenirs. Ce soir-là il y avait eu consultation de docteurs, j’étais bien affectée. Nous étions à Valentino ; là fut remis ce paquet cacheté de noir ; là se trouvait cette pauvre Marie, singulière rencontre un soir d’adieu ! Ce concert finissait mon séjour à Paris, c’était le glas de ma mort au monde, que j’écoutais sonner avec je ne sais quelle douce et triste émotion, semblable un peu à celle que j’éprouve au souvenir de ces choses, de ces personnes qui me reviennent comme des ombres dans ma chambrette, à la même heure et moins harmonieusement qu’à Valentino. Le concert, c’est la pluie qui bat ma vitre, et tant de regrets qui me battent l’âme. J’ai senti, j’ai vu ce que je ne faisais que craindre : la mort, la séparation à jamais ! Que j’ai besoin de penser à la fête de demain ! Que cette résurrection est bonne ! Mon Dieu, puisqu’il faut voir mourir, qu’il est doux de croire qu’on verra revivre ! Puissent ces pensées de foi auxquelles je vais me livrer en écarter d’autres qui font foule et m’oppressent l’âme !


Le soir de Pâques. — O Pâques, Pâques fleuries, jour de renaissance, de reverdissement, de jubilations célestes ! Je ne sais que dire, qu’exprimer de cette fête du passage, si magnifiquement belle dans les temps anciens et nouveaux, qui a fait chanter l’In exitu, l’O Filii, et à moi tant de cantiques intérieurs quand j’ai vu ce matin Érembert à la table de communion. Encore un frère sauvé ! Il faut être sœur chrétienne pour sentir cela et cette sorte de bonheur qui vient d’espérer le ciel pour une âme qu’on aime, de la voir unie à Dieu, au souverain bien.


Le 20 avril. — Oh ! c’était bien un rossignol que j’ai entendu ce matin. C’était vers l’aurore et sur un réveil, de sorte qu’ensuite j’ai cru que j’avais rêvé ; mais je viens d’entendre encore, mon musicien est arrivé. Je note cela tous les ans, la venue du rossignol et de la première fleur. Ce sont des époques à la campagne et dans ma vie. L’ouverture du printemps si admirablement belle est ainsi marquée, et le retard ou l’avancement des saisons. Mes charmants calendriers ne s’y trompent pas, ils annoncent au juste les beaux jours, le soleil, la verdure. Quand j’entends le rossignol ou que je vois une hirondelle, je me dis : « L’hiver a pris fin », avec un plaisir indicible. Il y a pour moi renaissance hors de la froidure, des brouillards, du ciel terne, de toute cette nature morte. Je reverdis comme un brin d’herbe, même moralement. La pensée reparaît et toutes ses fleurs. Jamais poëme épique ne fut fait en hiver.


[Sans date.] — Adieu, grand’tante, que je viens de baiser morte ; adieu, dernier reste d’une génération d’aïeux, famille de Verdun, toute dans les tombes à présent, et si dispersée : à l’île de France, à l’île Bourbon, ailleurs, ici. Ma pauvre tante a pleuré sur tous les siens, père, mère, neveux, que la Révolution d’abord et la mort ensuite lui ont pris, et la voilà maintenant qui suit le nombreux convoi. Nous la suivrons de même ; hélas ! nous ne formons qu’une procession funèbre ici-bas, et quelle rapidité dans la marche ! On s’effraye d’y regarder, mais on avance en détournant la tête ou sans y penser. C’est bien triste, mais bien utile cependant. Les saints l’ont compris, ces hommes qui méditent sur une tête de mort pour se préserver de la corruption de la vie.

Mais d’où vient que ces pensées ne me touchent que peu, qu’agonies, morts, cercueils, dont je ne pouvais entendre parler, me sont objets ordinaires pour l’impression ? Quel frémissement j’éprouvais, rien qu’en voyant la maison ou la chambre d’un décédé ! et maintenant j’entre, je touche, je baise ; mais quel baiser, mon Dieu ! C’est le second que j’ai posé sur des joues qui glacent les lèvres, qui donnent le frisson dans tout le corps et des sensations de l’autre monde dans l’âme. J’ai appris cela de Maurice, j’ai appris la mort et tout ce qui suit. Depuis, rien ne m’étonne ni ne m’épouvante. On ne veut pas que j’aille à cet enterrement, mais j’y pourrais aller sans risques, rien ne m’y ferait mal. J’ai en moi l’habitude de pareilles choses. N’y eut-il pas un roi qui s’accoutuma au poison ? Eh bien, je prierai Dieu ici pour ma tante, du temps qu’on la met en terre. De partout, Dieu nous entend, et je puis facilement, si je veux, me figurer un cimetière.