[Sans date.] — M. de M… m’écrit que sa femme est trop faible pour m’écrire. Quelque peu bonne que soit cette nouvelle, j’en suis contente, tant je craignais d’apprendre pis, tant cette lettre des Rameaux m’effrayait. Enfin je me rassure, puisque ceci tourne au mieux. Mon Dieu, que je voudrais ne pas perdre cette chère amie ! O malheur des séparations ! Celle-ci y mettrait le comble. Une religieuse de Nevers qui repart m’offrirait une bonne occasion de voyage, si je pouvais sortir d’ici. Mais Érembert, mon père, tant de fortes raisons me retiennent. J’ai le cœur écartelé, tiré par le Cayla et les Coques, attaché presque également des deux parts. On aime cela et on en souffre. Il nous faudrait un centre d’affections, un quelque part où se trouvât tout ce qu’on aime, petit paradis sur terre, image de celui du ciel qui n’est qu’une société d’amour. Que j’ai souvent rêvé cela, et que le Cayla me plairait si j’y pouvais réunir mes élus, le petit nombre que j’ai dispersé par le monde, et que j’en distingue ! Si on me disait : « Qui sont-ils ? » Je dirais : « Mes choisis ne ressemblent à personne ; cherchez-les parmi ce qu’on voit le moins, parmi les natures rares. »
[Sans date.] — Si je n’ai rien mis ici depuis huit jours, c’est que je n’ai fait qu’écrire à Marie, écrire un journal intime, feuilles volantes d’amitié qui s’en iront joncher son lit un beau moment à sa surprise, et la pauvre malade aura plaisir à cela. Ce sont des riens, mais les riens du cœur ont leur charme. J’ajoute à cela des livres qu’elle m’avait prêtés et une carte de mon pays, de ces lieux qu’elle habite tant par l’âme. Je veux les lui faire voir, et je jouis d’avance de ce qu’elle va éprouver. Quant aux livres, j’ai peine à les renvoyer ; je ne me sépare qu’à regret de ce qui fut emporté au départ, pages empreintes d’adieux, de souvenirs de voyage, lues dans la diligence de Bourges à Tours, quand je me trouvai assez seule pour pouvoir lire. Si jamais je les revois, je les relirai encore en mémoire de ce passé, de cet état d’âme où je me trouvais en regrets, en tristesse, en craintes, en suspens entre la vie et la mort, roulant sur ce pauvre malade, que j’allais voir, les pensées les plus déchirantes, quelquefois les plus opposées ; car on ne peut s’empêcher d’espérer, quoiqu’on ne voie pas trop où se tient l’espérance. Marie, Marie, avec quels tristes pressentiments nous nous sommes quittées ! J’ai toujours en souvenir ce dernier regard qu’elle me fit à la fenêtre, enveloppée d’une mante noire. Elle m’apparut comme le deuil en personne…
Le 1er mai. — Quel que soit mon sans-intérêt aujourd’hui pour tout ce qui se fait sous le ciel, je veux néanmoins marquer ce premier mai, comme j’en ai l’habitude. C’était un autre jour pour moi qu’il ne l’est à présent, ce retour du plus beau mois de l’année. Tout est changé.
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Poésie interrompue par la foudre. Quel bruit, quels éclats, quel accompagnement de pluie, de vent, d’éclairs, d’ébranlements ! rugissement, terribles voix d’orages ! Et cependant le rossignol chantait, abrité sous quelque feuille ; on aurait dit qu’il se moquait de l’orage ou qu’il luttait avec la foudre ; coup de tonnerre et coup de gosier faisaient charmant contraste que j’ai écouté, appuyée sur ma fenêtre ; j’ai joui de ce chant si doux dans ce bruit épouvantable.
Le 6 mai. — C’est pour retrouver la date d’une lettre du Nivernais, chères nouvelles qui font événement dans ma vie toute de cœur. Dans la suite des temps, dans quelques mois même, je serai bien aise de revoir un jour marqué d’émotions douces à fond triste, comme me les donne Marie. Cette fois-ci c’est sa mère, une mère adoptive pour moi, qui m’écrit et ne me touche pas mal en me parlant de sa fille, et de l’espérance, je ne sais comment venue, qu’elle a de me voir avec la sœur de Nevers ; mais la sœur est partie… Oh ! mon père ! il l’emporte encore sur Marie. Je le sens en ce moment qu’il a été question de le quitter. Que tout cela fait souffrir ! Et cependant c’est bonheur d’être aimé. Mais qu’est-ce qu’un bonheur qui touche aux larmes ?
Je n’ai pas vu l’Orient, mais je doute que ses belles nuits soient plus belles que celle qu’il fait à présent. Une admiration m’a surprise en ouvrant ma fenêtre avant de me coucher, suivant ma coutume de regarder l’état du ciel : qu’il est clair, transparent, étoilé avec ces demi-teintes de demi-lune, et…