[Sans date.] — Plusieurs jours depuis cette nuit, et entre ces deux lignes d’écriture. Comme le temps occupe peu d’espace ! Une fois passé, ce n’est rien. Dans ce peu d’espace on pourrait faire entrer un siècle. Je n’y vois rien, quoi qu’il soit venu dans l’histoire de ma vie, parce que tout reste au dedans, que je n’ai plus d’intérêt à rien raconter, ni moi ni autre chose. Tout meurt, je meurs à tout. Je meurs d’une lente agonie morale, état d’indicible souffrance. — Va, pauvre cahier, dans l’oubli avec ces objets qui s’évanouissent ! Je n’écrirai plus ici que je ne reprenne vie, que Dieu ne me ressuscite de ce tombeau où j’ai l’âme ensevelie. Maurice, mon ami ! il n’en était pas ainsi de moi quand je l’avais. Penser à lui me relevait au plus fort d’un abattement ; l’avoir en ce monde me suffisait. Avec Maurice, je ne me serais pas ennuyée entre deux montagnes.
Une lettre de mort, une mort de jeune fille, Camille de Boisset, sœur d’une de mes amies, la céleste Antoinette.
Depuis longtemps je n’avais trouvé d’aussi agréable lecture et plus de mon goût que celle que je viens de faire, et dans un livre dont le monde ne se doute guère, un Catéchisme, dont la seule introduction gagne l’esprit et le cœur, morceau le plus distingué entre tous les avant-propos, exquis avant-goût d’une œuvre exquise de foi, d’intelligence et d’amour. J’ai pressenti de suaves émotions et entrevu de beaux traits de lumière pour moi dans cette religieuse lecture, et je m’y livre. Je vais voir et connaître ma religion telle que je ne l’ai pas encore vue d’ensemble. Comme elle est infinie en merveilles et en admirations, à chaque nouvelle attention, à chaque regard on découvre pour l’aimer et l’admirer davantage. Le besoin de mon cœur me porte de ce côté, il n’est satisfait que par les choses divines. Ce fut de tout temps, mais plus encore quand les charmes qui restaient dans la vie et qui nourrissaient l’âme sont perdus. Heureux sommes-nous quand l’esprit de Dieu vient sur ce vide et y fait une création ! Il me semble que cela se fait en moi, que quelque chose de nouveau et qui n’est rien d’humain s’opère, transformation d’une autre vie, d’un autre monde où Dieu habite, où j’ai ma mère et Maurice. Oh ! que la mort nous ôte d’ici et nous en dégoûte ! J’ai vu quelque chose de pareil dans sainte Thérèse. Après la mort de son frère, elle écrivait : « J’ai quatre ans de plus que lui et je ne puis pas parvenir à mourir ! »
« … Quand la tige est parvenue à la hauteur et à la force convenables, on voit se former à sa partie supérieure un petit bouton. Ce bouton renferme tout ce qu’il y a de plus précieux dans la plante. Aussi nous allons voir de quels soins tendres et multipliés la Providence l’environne. Elle le couvre d’abord de trois ou quatre enveloppes bien unies, bien serrées, afin de le protéger contre le froid, la chaleur, les insectes, les vents et la pluie. La première de ces enveloppes est plus dure et offre plus de résistance ; la seconde surpasse en finesse et en beauté la mousseline et la soie ; enfin la troisième, qui touche à la graine, n’a rien qui lui soit comparable pour la délicatesse et la douceur. Elle est faite ainsi, afin de ne pas blesser la petite créature qu’elle renferme. A mesure que ce germe précieux grossit, les enveloppes s’élargissent ; enfin elles s’ouvrent, mais non pas entièrement ni tout d’un coup, afin de ne pas exposer le petit nourrisson au danger de périr. Quand il est assez fort, toutes ces petites enveloppes de mousseline, tous ces tendres duvets sont écartés, ainsi qu’on écarte les langes qui emmaillottent un enfant. »
Que c’est joli ! Cette admiration m’échappe, mais je veux prendre le charmant tableau tout entier :
« Ce germe précieux est destiné à donner naissance à de nouvelles plantes ; mais cette nouvelle naissance sera accompagnée d’une joie et d’une magnificence inexprimables. Lorsque l’enfant d’un roi vient au monde, on le reçoit dans un berceau doré, on le place dans des appartements richement décorés. Voilà ce que fait le bon Dieu pour l’enfant ou le fruit de la moindre plante. Des feuilles d’une douceur, d’une finesse, d’un moelleux inimitables, peintes des couleurs les plus belles, les plus variées et les plus agréables, lui servent de langes et de berceau. Autour de lui s’exhale le parfum le plus suave ; c’est au milieu de cette demeure plus riche que les Louvres des rois qu’il naît et qu’il grandit. Examinez tout cela de près, et, si vous pouvez, défendez à vos lèvres de dire avec le divin Sauveur : Je vous assure que Salomon dans toute sa magnificence ne fut jamais si richement habillé. »
Jamais fleur ne fut non plus si richement dépeinte, jamais si gracieuse description n’en fut faite. On croirait lire un nouveau Bernardin de Saint-Pierre, et ce n’est qu’un passage de catéchisme, de ce Catéchisme de persévérance dont je parlais, de l’abbé Gaume. Bon et bel ouvrage de l’époque, où, sous le plus simple titre, se trouve l’histoire complète de la religion racontée à des enfants de la façon la plus attachante. Rien que quelques aperçus m’ont charmée. Je vais me raviver l’âme à cette lecture.