Le 23 mai. — Enfin, je sais que cette chère publication du Centaure a paru. Des jeunes gens venus de Gaillac me l’ont appris. Depuis je ne pense qu’à cela, et au passé, hélas ! où moindre chose me ramène. Me l’enverrez-vous ? Qui sait ? Je suis injuste peut-être, mais votre silence est si durable et le cœur humain si changeant ! Et qu’y aurait-il d’étonnant que quelqu’un du monde vînt à oublier une pauvre amitié d’anachorète qui ne peut pas lui offrir beaucoup d’agrément ? Je n’ai d’autre titre que d’être la sœur de Maurice, et cela se peut effacer : le temps efface tout.
Ce matin visite aux champs pour les Rogations, au lever du soleil. Que c’est joli de parcourir à cette heure-là la campagne ! de se trouver au réveil des fleurs, des oiseaux, de toute une matinée de printemps, et qu’alors la prière est facile ! qu’elle s’en va doucement dans cet air embaumé, à la vue de si gracieuses et magnifiques œuvres de Dieu ! On est trop heureux de revoir un printemps. Dieu l’a voulu sans doute pour nous consoler du paradis terrestre. Rien ne me donne l’idée de l’Éden comme cette nature renaissante, ondoyante, resplendissante dans la belle fraîcheur de mai.
Arrêtée au village. Passé au cou d’un jeune homme malade la petite croix d’or que Maurice portait sur lui. Il l’a baisée avec des larmes, et cela lui fera du bien. La vue d’une croix est bonne quand on souffre. Je ne connais pas de meilleur calmant, et je le donne avec foi et amour.
[Sans date.] — Non, je n’écrirai pas mes émotions d’aujourd’hui, si diverses d’ailleurs. Oh ! que cela fait voir les mille facultés de l’âme, tant de sentiments et pensées ! l’arc-en-ciel a moins de couleurs, et cela en si peu de temps ! En quelques minutes, parfois, par combien de sensations je passe !
Le 28. — Encore une mort, encore un disparu de cette association d’amis qui se rattachait à Maurice : pauvres jeunes gens tous pleins de joie et d’avenir, tous réunis naguère à Paris, et maintenant deçà delà dans des tombes ! Oh ! que c’est désolant ! que de lamentations me viennent sur ces destructions lamentables et si rapides des hommes ! Hommes du monde, hélas ! plus à pleurer que d’autres, que j’ai vus, connus, appréciés, aimés par quelque endroit ! J’avais trouvé M. Bodimont fort dévoué à Maurice ; sa jolie petite femme (morte également) m’avait aussi gagnée d’intérêt, et tout cela, se rattachant à mes plus chers souvenirs, m’a frappée de tristesse en trouvant dans la Gazette, à l’article nécrologique, le nom de M. Bodimont. Il ne me manque plus que d’y rencontrer le vôtre, que je ne trouve plus nulle part.
Mon Dieu, ayez pitié de ces pauvres âmes d’amis !