[Sans date.] — Que c’est beau, que c’est beau ce Polyeucte, et ce Corneille ! quel vers :
Je vous aime
Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.
Après cela et tant de belles et sublimes choses que les grands auteurs ont de tout temps puisées dans la religion, qu’on vienne nous dire si cette religion n’est point un beau songe, une image flatteuse ! « Quoi ! notre unique bien est-il une illusion ! Quoi ? ce christianisme descendu du ciel sur la terre avec le Fils de Dieu, promis par les prophètes, annoncé par les apôtres, vérifié par tant de miracles, confirmé par tant de martyrs, cette religion seule digne de Dieu, cette doctrine visiblement céleste qui a formé tant d’hommes merveilleux sur la terre, n’est-ce qu’un songe ? » Paroles de quelqu’un qui me reviennent.
Le 30. — « Chère Eugénie, votre cœur si aimant sera tristement affecté en lisant le récit des souffrances de votre amie. » Commencement d’une lettre toute remplie de douleurs, en effet, écrites et senties. Pauvre Marie ! qui n’a plus la force de me parler de ses souffrances. Je n’ai plus de son écriture, c’est sa mère qui m’écrit le désolant bulletin. Deuil sur deuil, angoisses sur angoisses, la vie n’est plus qu’un cours d’afflictions ; rien que des larmes, et encore n’ai-je pas en cela tout ce que je veux, car je voudrais tant ce Centaure. Ce matin, je comptais mes amitiés perdues, mortes de mort ou d’indifférence, et le nombre en est grand, quoique j’aie peu vu de monde.
Entre autres beaux effets du vent à la campagne, il n’en est pas qui soient beaux comme la vue d’un champ de blé tout agité, bouillonnant, ondulant sous ces grands souffles qui passent en abaissant et soulevant si vite les épis par monceaux. Il s’en fait, par le mouvement, comme de grosses boules vertes roulant par milliers l’une sur l’autre avec une grâce infinie. J’ai passé une demi-heure à contempler cela et à me figurer la mer, surface verte et bondissante. Oh ! que je voudrais réellement voir la mer, ce grand miroir de Dieu où se reflètent tant de merveilles !
Le 1er juin. — Visite rare, conversation distinguée. Il passe par intervalle quelque passant aimable au Cayla, le grand désert vide ou peuplé à peu près comme était la terre avant qu’y parût l’homme. On y passe des jours à ne voir que des moutons, à n’entendre que des oiseaux. Solitude qui n’est pas sans charme pour l’âme non liée au monde, désabusée du monde.