Le 5 juin. — Oh ! ceci se date, ce jour, cette Revue arrivée, ce moment où je vais lire enfin le Centaure ! Je l’ai là, je le tiens, je le regarde, j’hésite à l’ouvrir, ce recueil funéraire, pour lequel j’aurais donné mes yeux il y a un instant. Mon Dieu, que le cœur a des contraires !


Le 9. — Depuis quatre jours je suis sans bouger sous l’impression de ce Centaure, de ces lettres, de ces révélations si hautes ou si intimes, de ces mots du cœur si profonds et si tristes, de ces pressentiments si malheureusement réalisés d’une fin prochaine, de ces tant précieuses et douloureuses choses de Maurice que m’a apportées la Revue des Deux Mondes. Rien ne m’avait émue comme cette lecture, même de ce que je lis de Maurice. Serait-ce que ces écrits de lui, que je ne connaissais pas, renouvellent et accroissent en se montrant le sentiment de sa perte, ou que, présentés avec un charme qui en fait ressortir le prix, j’en suis plus touchée que de ce que j’avais vu sans cela ? Quoi qu’il en soit, je goûte une jouissance trempée de larmes, un bonheur à deux goûts, une possession plus pleine, mieux estimée et par cela plus triste que jamais de Maurice, dans ce beau Centaure et ces fragments intimes. Qu’il est pénétrant dans ses dires du cœur ! dans cette douce, délicate et si fine façon de parler douleur que je n’ai connue qu’à lui ! Oh ! Mme Sand a raison de dire que ce sont des mots à enchâsser comme de gros diamants au faîte du diadème. Ou plutôt, il était tout diamant, Maurice.

Bénis soient ceux qui l’estiment son prix, bénie soit la voix qui le loue, qui le porte si haut avec tant de respect et d’enthousiasme intelligent ! mais cette voix se trompe en un point, elle se trompe quand elle dit que la foi manquait à cette âme. Non, la foi ne lui manquait pas : je le proclame et je l’atteste par ce que j’ai vu et entendu, par la prière, par les saintes lectures, par les sacrements, par tous les actes de chrétien, par la mort qui dévoile la vie, mort sur un crucifix. J’ai bien envie d’écrire à George Sand, de lui envoyer quelque chose que j’ai dans l’idée sur Maurice, comme une couronne pour couvrir cette tache qu’elle lui a mise au front. Je ne puis supporter qu’on ôte ou qu’on ajoute le moindre trait à ce visage, si beau dans son vrai ; et ce jour irréligieux et païen le défigure.


Le 15. — Que me vient-il de Paris pour Maurice ? pour lui qui ne se doutait point de gloire, qui n’en voulait pas. Mais je l’accepte en sa mémoire et pour sa mémoire. Voici ce qu’un comte de Beaufort vient de m’offrir : la publication d’une notice dans la Revue de Paris, qui fera regard à celle de la Revue des Deux Mondes, dans toute la beauté et pureté de ressemblance chrétienne. Mme Sand fait de Maurice un sceptique, un grand poëte à la façon de Byron, et cela m’affligeait de voir présenter sous ce faux jour le nom de mon frère, un nom resté pur de ces déplorables erreurs. Je voulais écrire pour rendre hommage à la vérité, et voilà qu’une voix s’élève. Dieu soit béni ! je n’ai qu’à donner notre approbation qu’on demande. Nous la donnerons avec joie.


Vendredi 19 juin. — Onze mois juste (et un vendredi !) de sa mort. Quel jour et comme je l’ai passé ! Après la prière, cette élévation de l’âme vers Dieu et vers lui, je n’ai fait que remuer ses papiers, ses lettres, ses poésies, chères et saintes reliques, que je n’osais pas toucher d’abord et dans lesquelles j’ai trouvé ensuite je ne sais quoi à ne pouvoir m’en détacher. D’abord des larmes et puis comme un enivrement de ce passé rouvert, goûté, bu à longs traits de cœur. Oh ! quel triste charme à cela ! et qu’ai-je rencontré dans ce carton funèbre en l’ouvrant sur un tas de choses ? Ces lignes, ces lignes frappantes de rapport et laissées là, il y a deux ans !

« Je ne demande point où tu reposes, je ne chercherai pas ta tombe. Nous avons connu les plus beaux jours de la vie, les plus funestes n’appartiennent plus qu’à moi.

« Si je pouvais pleurer comme je pleurais autrefois, j’aurais sujet de verser des larmes en pensant que je n’ai pu veiller auprès de ton lit…