Le petit cours de mes jours va donc reprendre au naturel. Pour le moment, j’y note une visite, de celles que je voudrais quelquefois pour diversion agréable. Quoique ce soit un jeune homme bien jeune, on peut causer avec lui, parce qu’il a lu, vu le monde, et qu’il a dans l’esprit une douceur et un aplomb de jugement que j’aime pour discourir diversement de diverses choses. Nous n’avons pas la même façon de voir, et mon âge me permettant d’exprimer et de soutenir la mienne, je me plais à le contredire, par plaisir et par conviction ; car ce que je dis, je le pense.
Si quelque chose est doux, suave, inexprimable en calme et en beauté, c’est bien certainement nos belles nuits, celle que je viens de voir de ma fenêtre, qui se fait sous la pleine lune, dans la transparence d’un air embaumé, où tout se dessine comme sous un globe de cristal.
[Sans date.] — Il y a dans la Bretagne, non loin de la Chênaie, une campagne appelée le Val de l’Arguenon, profonde solitude au bord de l’Océan, où Maurice a demeuré. Il s’en fut là, à la chute de M. de Lamennais, et y vécut en ami chez un ami, le bon et aimant Hippolyte de La Morvonnais. J’aurai toujours souvenir et reconnaissance infinie de cet accueil et attachement distingué, et de je ne sais quelle touchante sympathie que m’avaient vouée et exprimée cet ami de Maurice et sa charmante femme. Nous avons eu quelque temps des relations suivies avec cette famille et qui se sont continuées avec M. Hippolyte lorsqu’il eut perdu sa femme. Après un long silence de deux ans, il m’arrive aujourd’hui une lettre comme celles d’autrefois, et de plus, hélas ! toute pleine de Maurice mort. Vous dire comme cela m’a touchée, ce témoignage du cœur, cette sorte de résurrection d’un ami sur la tombe de son ami ! Aussi je lui répondrai, je lui dirai pourquoi je ne lui ai plus écrit, pourquoi je lui ai laissé annoncer cette mort par un journal, car c’est ainsi qu’il a su la perte que nous avons faite. Je ne me pardonnerais pas cela, si je n’avais de trop bonnes raisons d’excuses, une fatalité qui a fait que mes dernières lettres ou les siennes se sont perdues. C’est la Revue des Deux Mondes qui a porté cette mort, ce deuil à l’Arguenon, pauvre douce campagne toute remplie de Maurice…
Nous allons voir cela dans une publication de M. Hippolyte, et qu’il dit qu’il m’envoie avec une autre ; mais je n’ai rien reçu que sa lettre, qui est assez pour la pauvre sœur de Maurice. Celui-là aussi m’avait appelée sa sœur : fraternité lointaine, inconnue, mais il devait venir et m’amener Marie, sa petite fille, que Maurice avait baisée, caressée au berceau et sur les genoux de sa mère, charmante enfant, disait-il. Enfant qui m’a préoccupée à côté de sa mère vivante et morte, que je me faisais un charme de tenir ici sur mes genoux, rêves et sentiments que cette lettre réveille. J’avais écrit à cet ami à la prière de Maurice, car de moi-même jamais je n’aurais eu l’idée de continuer avec lui une correspondance brisée par la mort de sa pauvre jeune femme. Reprendrons-nous à présent que moins que jamais je veux des correspondances ? Mais c’est un ami de Maurice, qui l’a secouru dans le malheur, qui a su l’estimer son prix, qui lui fut bon de dévouement et de foi, dans des jours mauvais pour l’âme. C’en est assez, sans compter ce qu’il fait encore, un article pour Maurice dans l’Université catholique. Oh ! c’en est assez pour que je réponde et avec effusion à cette dernière lettre. Il est dans mon cœur et dans ce que Dieu m’enseigne de reconnaître jusqu’aux bonnes intentions des hommes.
Le 18. — Dernier jour qu’il a passé sur la terre.
Le 19, à onze heures du matin. — Douloureux coups de cloche que je viens d’entendre, au même instant, à la même heure où son âme quitta ce monde, au même son lugubre et tout comme si cette cloche eût sonné pour lui à présent. C’était pour une autre mort ce glas, de retour au même jour, au même instant, que j’entends dans mon âme tout ce matin. Mon Dieu, quel anniversaire ! quel souvenir vif et présent de cette mort, de cette chambre, chapelle ardente et lugubre, de ce lit entouré de larmes et de prières, de cette figure pâle, de cet in manus tuas, Domine, dit et redit si haut ! Maurice ! Dieu aura entendu et reçu au ciel ton âme qui demandait le ciel. — Oh ! adieu encore, et aussi amèrement qu’alors ; le temps et la mort t’ont transposé, mais non changé dans mon cœur. Toujours là, frère bien-aimé ! autrefois pour mon bonheur, à présent pour mes larmes, qu’autant que possible je transforme en prières. C’est le meilleur témoignage d’amour que les chrétiens puissent donner. Ce jour donc ne sera qu’un pieux recueillement dans la mort ; dans cette vie au-dessus de celle où nous sommes, bien cachée, bien mystérieuse, impénétrable, mais réelle, mais révélée et établie sur la foi, sur la foi, la base de ce que nous espérons et la conviction de ce que nous ne voyons pas. Bienheureux ceux qui croient ! que je voudrais que tous pussent croire, que je le voudrais ! et que d’adorables mystères fussent adorés de tous les hommes ! Les vérités révélées ont la propriété des abîmes : elles sont sans fond et sans lumière, c’est ce qui fait le mérite de la foi. Mais on y est conduit par des routes sûres et lumineuses, qui sont la parole de Dieu et les témoignages rendus à cette parole. C’est ce qui fait que la soumission aux vérités de la foi est une obéissance solide et raisonnable. Quand on considère ces choses saintes, on les voit ainsi.