Le 4 août. — Anniversaire de sa naissance, si près de celui de sa mort, deux dates qui se touchent. Que ç’a été fait vite de sa vie, mon pauvre Maurice ! Je ne sais tout ce que je voudrais dire, et je ne dirai rien ; la pensée en certains moments ne peut pas venir. Je vais lire le Dernier jour d’un condamné, un cauchemar, m’a-t-on dit. Qu’importe ! je m’ennuie tant aujourd’hui, qu’il n’est rien de trop lourd pour écraser cela, rien d’effrayant. Allons !
Je n’ai pu soutenir cette lecture, non par émotion, n’en étant pas encore émue, mais par dégoût de l’horrible que j’ai senti dès l’abord aux premières pages. Livre fermé. Ce n’était pas ce qu’il fallait à ma disposition d’âme : je m’étais trompée en cherchant un poids, tandis qu’il faut s’alléger alors. La prière me désaccable, une conversation, le grand air, les promenades dans les bois et champs. Ce soir, je me suis bien trouvée d’un repos sur la paille, au vent frais, à regarder les batteurs de blé, joyeuses gens qui toujours chantent. C’était joli de voir tomber les fléaux en cadence et les épis qui dansent, des femmes, des enfants séparant la paille en monceaux, et le van qui tourne et vanne le grain qui se trie et tombe pur comme le froment de Dieu. Ces paisibles et riantes scènes font plaisir et plus de bien à l’âme que tous les livres de M. Hugo, quoique M. Hugo soit un puissant écrivain, mais il ne me plaît pas toujours. Je n’ai pas lu encore sa Notre-Dame, avec l’envie de la lire. Il est de ces désirs qu’on garde en soi.
Le 5. — Que n’est-il venu plus tôt le poëte de la Bretagne, le chantre de la Thébaïde des Grèves, le solitaire ami de Maurice ! Que n’est-il venu du temps que Maurice vivait, alors que je sentais avec bonheur ! Ses poésies me sont néanmoins agréables en ce qu’elles viennent du Val de l’Arguenon, qu’elles sont religieuses, que Dieu et Maurice s’y trouvent. Il y a deux ans seulement, tout cela m’eût bien fait plaisir. Que les temps sont changés ! ou plutôt, que notre âme change sous les événements ! Ainsi, la vie se fait différente de jour en jour, toute tranchée de diverses choses et de divers sentiments, si bien qu’un certain espace ne ressemble plus à l’autre, qu’on ne se reconnaît pas d’ici-là, qu’on a peine à se suivre, variable et transitoire nature que nous sommes. Mais la transition finira, et nous mènera là où nous ne changerons plus. O permanente vie du ciel !
Mon poëte breton, à propos de qui me viennent ces pensées, est cependant bien le même nébuleux rêveur que par le passé, chantant vaguement dans le vague. J’ai une cousine à qui ces poésies feront fête ; c’est son charme, la gémissante douleur, et de ne savoir où s’appuyer la tête. Ce que j’aime le mieux dans M. Hippolyte, c’est qu’il est religieux, et que j’ouvrirai ses poésies comme un livre de prières. — Voilà donc renouée une correspondance qui demeurait oubliée. Je n’ai pas encore attaché de ruban à ses lettres, car je mets sous un nœud de soie mes chères correspondances chacune avec sa couleur. Celle-ci sous le noir, comme la mort qui l’a faite, hélas ! Nous sommes des amis en deuil.
Le 7. — Une action de grâce ici, pour une grâce vivement et continuellement demandée et obtenue aujourd’hui de Dieu. Si j’adressais un Journal au ciel, il serait certaines fois bien rempli ; mais ces choses-là restent dans l’âme, et j’en marque seulement le passage là où passe ma vie avec ses événements, de quelque ordre qu’ils soient.
Le 8. — A en croire les ingénieuses fables de l’Orient, une larme devient perle en tombant dans la mer. Oh ! si toutes allaient là, la mer ne roulerait que des perles. Océan de pleurs aussi plein que l’autre, mais pas plus que l’âme parfois !