Le 9. — « Maurice aimait d’amour à venir, au crépuscule, sur un cap désert et sous un ciel sans lune, écouter la mer refluant vers le lointain des grèves, ou battant les bords opposés de cet Arguenon sauvage, aux rivages duquel a, dans son adolescence, erré le génie enveloppé encore de Chateaubriand. » — Voilà des lignes ou plutôt des larmes venant de Bretagne encore sur cette tombe, et qui me creusent des torrents de tristesse par les souvenirs du passé, les regrets du présent, et cette désolante pensée répétée par tous : qu’en d’autres temps, Maurice ne serait pas mort !…


Le 12. — Il ne serait pas mort ! Abîme de réflexions et de larmes, où je me plonge tous les jours ! douleur sans fin de voir qu’on aurait pu conserver ce qu’on a perdu ! Et qu’ai-je perdu ! Dieu seul le sait, ce qu’était pour moi Maurice, mon frère, mon ami, celui dont j’avais besoin pour ma vie, celui sur qui je répandais ma tête, mon âme, mon cœur. Je ne m’arrête pas à ce qu’il était, à ce qu’il eût été pour cette société qui l’a laissé mourir, si c’est vrai, comme on dit. Je n’en sais rien, je ne connais pas le monde ; je le regardais comme un grand homicide dans le sens religieux ; il est donc moralement mortel, de quelque côté qu’on le considère : mortel en ce qu’il nourrit des poisons ou qu’il laisse mourir de faim les plus nobles intelligences.

En quel temps aurait dû naître Maurice ? Question que je me suis faite pour sa félicité en regardant les époques. On ne voit pas à quel siècle on pourrait, pour leur bonheur, suspendre le berceau de certains génies. — L’intelligence est comme l’amour, toujours accompagnée de douleur. C’est que ce n’est pas d’ici-bas, et tout ce qui est déplacé doit souffrir. Les âmes religieuses, celles qui rentrent en Dieu, sont les seules qui trouvent quelque apaisement dans la vie. Les hommes n’offrent aux hommes que mauvaiseté ou insuffisance. Je les connais peu, moi, habitante des bois, mais tant le disent que je le crois. Je n’ai non plus trouvé de bonheur dans personne, bonheur complet. Le plus doux, le plus plein, le meilleur a été dans Maurice, et non sans larmes dans sa jouissance. Le bonheur, c’est une chose environnée d’épines, de quelque côté qu’on le touche.


Le 15. — Il est dimanche, je suis seule dans mon désert avec un valet, le tonnerre gronde, et j’écris, sublime accompagnement d’une pensée solitaire. Quelle impulsion ardente et élevée ! comme on monterait, brûlerait, volerait, éclaterait en ces moments électriques !


Le 19. — Que de fois je renonce à rien écrire ici, que de fois j’y reviens écrire ! Attrait et délaissement, ô ma vie !