[Sans date.] — Huit jours de visites, de monde, de bruit, quelques conversations aimables, un épisode en ma solitude. C’est la saison où l’on vient nous voir, cette fois-ci c’était en foule, des allons à la campagne, et la campagne est envahie, le Cayla peuplé, bruyant, gai de jeunesse, la table entourée de convives inattendus, l’improvisé dispense de cérémonie. Mais nous n’en faisons pas, et qui vient nous voir ne doit s’attendre qu’au gracieux accueil, le meilleur qu’il nous soit possible dans la plus simple expression de forme. Ainsi nos salons tout blancs, sans glace ni trace de luxe aucun ; la salle à manger avec un buffet et des chaises, deux fenêtres donnant sur le bois du nord ; l’autre salon à côté avec un grand et large canapé ; au milieu une table ronde, des chaises de paille, un vieux fauteuil en tapisserie où s’asseyait Maurice, meuble sacré ! deux portes à vitre sur la terrasse ; cette terrasse sur un vallon vert où coule un ruisseau, et dans le salon une belle madone avec son enfant Jésus, don de la reine, voilà notre demeure ! assez riante, où ceux qui viennent se plaisent, qui me plaît aussi, mais tendue de noir, dedans, dehors : partout j’y vois un mort ou je le cherche. Le Cayla sans Maurice !


[Sans date.] — Marie, ma sœur, m’a quittée pour quelques jours, Marie, notre Marthe, car elle s’occupe de beaucoup de choses dans la maison, me laissant la part du repos, la bonne sœur. Je ne connais pas d’âme de femme plus dévouée et s’oubliant davantage. Quand je ne l’ai pas, ma vie change au dehors, se fait active, et je m’étonne de cette activité et de ce goût de ménage avec mes goûts tout contraires. Naturellement je ne me plais pas en choses de maison et gouvernement de femmes. Volontiers je le laisse à d’autres ; mais si la charge m’en vient, je m’en acquitte de bon cœur, sans y trouver de répugnance, sans m’ordonner comme il arrive qu’il le faut faire du moi qui veut au moi qui ne veut pas, en tant et souventes fois.

Ne pourrais-je mieux écrire que ces riens du tout, que ce pauvre moi-même ? L’insignifiant passe-temps ! et qu’il tient à peu que je ne le laisse ! Mais Maurice l’aimait, le voulait. Ce que je faisais pour lui, je le continuerai en lui dans la pensée qu’il s’y intéresse.

Relation de ce monde à l’autre par l’écriture et la prière, les deux élévations de l’âme.


[Sans date.] — Songe de cette nuit, un enterrement. Je suivais un cercueil ouvert. On ne peut rendre ce cercueil ouvert, la douloureuse et effrayante impression de là-dedans sur l’âme. On fait bien de voiler les morts. Quelque aimé que soit leur visage, il y a à les voir une épouvantable douleur. Et voilà ce que nous sommes sans âme, car c’est ce qui effraye, l’inanimé des cadavres. Quel nom ! quelle transformation ! Jeune homme si beau ce matin, et cela ce soir : que c’est désenchantant et propre à détourner du monde ! Je comprends ce grand d’Espagne, qui, après avoir soulevé le suaire d’une belle reine, se jeta dans un cloître et devint un grand saint. Plût à Dieu que la vue de la mort fût de tel effet sur tel homme du monde. Je voudrais tous mes amis à la Trappe, en vue de leur bonheur éternel. Non qu’on ne puisse se sauver dans le monde, et qu’il n’y ait à remplir dans la société des devoirs aussi saints et aussi beaux qu’en solitude, mais[33]

[33] Inachevé.


Le 25. — Que ferai-je de ma solitude et de moi aujourd’hui ? Comme Robinson dans son île, je suis seule avec un chien et un berger, sorte de Vendredi presque aussi sauvage que l’autre. Avec qui parler ? avec qui penser ? avec qui vivre la vie d’un jour ? Le chien entend les caresses ; mais l’homme qui n’entend rien, qui, si je lui demande un verre d’eau, ne saura ce que je veux dire lui parlant français, ce valet des moutons, je l’envoie à ses bêtes. Maintenant portes fermées, verrous tirés de peur des vagabonds, me voici dans le blanc salon avec la blanche madone, ma céleste compagne, belle et douce à voir. Je la regarde comme si c’était quelqu’un, et prête, je crois, à me jeter à ses pieds si quelque danger survenait. Rien que l’apparence humaine me semble une protection d’autant plus sûre que c’est l’image de celle qui s’appelle le secours des chrétiens, auxilium christianorum, la sainte Vierge à qui j’ai cru devoir en plus d’une occasion des grâces spéciales, une fois dans un danger de mort ; les autres, sans m’être personnelles, me touchent presque autant.