I
SOUVENIR[36].

[36] Page écrite sur une feuille volante.

Le dernier soir de l’année 1833, j’étais occupée d’une grande pensée, d’un grand sujet de joie qui m’était venu du ciel. Oui, du ciel, car je l’avais ardemment demandé à Dieu. J’ai passé presque ma journée à écrire, à épancher mon cœur sur le papier et dans des cœurs. Ma dernière lettre est à Maurice. Je vais m’endormir avec sa pensée, bénissant Dieu à son sujet, le remerciant de m’avoir conservé tous ceux que j’aime et de pouvoir me dire : je suis contente de mon année. Je suis contente parce que Dieu m’a fait de grandes grâces, que je l’aime davantage et que ma conscience est tranquille… d’une tranquillité d’amour. Oh ! je veux donner à aimer tout mon cœur, toute mon âme, toutes mes forces, tout le temps que je pourrai.

Oh ! que n’ai-je la voix et le cœur des archanges

Pour aimer et chanter comme au divin séjour !

Que ne suis-je parmi les soleils ou les anges,

Pour me nourrir de feu, pour m’enivrer d’amour !

II[37]

[37] Tout ce qui suit a été extrait d’un cahier rédigé par Mlle de Guérin vers 1841, qu’elle avait apporté du Cayla lors de son dernier voyage à Paris, avec l’intention vague de l’insérer peut-être dans le recueil des œuvres posthumes de Maurice ou de le laisser imprimer séparément, mais toujours en souvenir de lui et pour l’honneur de sa mémoire. Sauf les premières et les dernières pages, qui paraissent empruntées à des lettres écrites par la sœur à son frère pendant le séjour de celui-ci en Bretagne, ce n’était qu’une reproduction souvent littérale, par endroits un peu châtiée, du IIe cahier, que nous avons préféré mettre à son rang dans la suite du Journal et sous sa forme primitive. Nous avons seulement tenu à reproduire ici les passages qui ne se trouvent point ailleurs, et, à la date du 27 mai et du 21 août 1835, deux variantes qui nous ont semblé offrir un véritable intérêt littéraire.

… A propos d’enfants, tu veux savoir où j’en suis de mes Enfantines. Pas bien loin, mon ami ; les difficultés m’arrêtent, quoique j’aie toujours en moi l’inspiration pour cette œuvre qui me semble bonne. En effet, il n’existe pas de poésie pour les enfants, de cette poésie pure, fraîche, riante, délicate, céleste comme leur âme, une poésie de leur âge. Celle qu’on met entre leurs mains est presque toujours au-dessus de leur portée et n’est même pas sans danger, comme les fables de La Fontaine. J’en retrancherais plusieurs du recueil pour le premier âge, à qui est dû tant de révérence. Les enfants sont les anges de la terre ; on ne doit leur parler que leur langue, ne leur créer que des choses pures, peindre pour eux sur l’azur. La religion, l’histoire, la nature offrent de riches tableaux, mais qui sera le Raphaël ?