Le 10. — Journée assez calme, causerie, presque de la gaieté, animation. C’est bon signe quand l’âme reparaît.


Le 11. — Je suis tranquille ; le prêtre à qui j’avais donné certains écrits à juger ou plutôt mon cœur et mes pensées, me les a rendus, non pas jugés, mais approuvés, mais goûtés, mais compris mieux que je ne les avais compris moi-même. A-t-on besoin qu’un autre nous révèle ? Oui, quand on a des ignorances d’esprit et des timidités de cœur.


A Saint-Martin. — Lire, écrire, que faire dans ma chambre si bien disposée pour toutes choses de mon goût ? Un bon feu, des livres, une table avec encre, plume et papier, moyens et attraits. Écrivons. Mais quoi ? Eh ! ce petit Journal qui continuera ma pensée et ma vie, cette vie maintenant hors de son cours ordinaire, comme si notre ruisseau se trouvait transporté sur les bords de la Loire, cette Loire, ce pays que je ne devais jamais voir, tant j’en étais née loin. Mais Dieu m’a portée ici. Je ne puis m’empêcher de voir la Providence claire comme un plein jour dans certains événements de la vie, non qu’elle ne soit en tous, mais plus ou moins manifestée.

Avec un peu plus de goût pour écrire j’aurais pu laisser ici un long mémorandum de mon séjour à Saint-Martin, si beau, si grand dans son parc et ses belles eaux. J’ai vu peu de lieux aussi distingués, aussi remarquables de nature et d’art. On voit que Lenôtre a passé par là. Je vais partir avec les souvenirs les plus agréables et les plus doux, tant du dedans que du dehors : famille charmante où je suis adoptée, où j’ai reçu les témoignages les plus touchants d’affection, affection si vraie puisqu’elle est désintéressée. Que leur revient-il de m’aimer ? Rien que d’être aimés à leur tour et de se faire bénir devant Dieu. Oh ! que cela me serait doux si je ne pensais pas à Maurice, à qui je dois ce bonheur dont je jouis après sa mort. J’ai voulu voir sa chambre ; je ne fais pas un pas, à la chapelle, dans le jardin, au salon, qu’il n’ait fait aussi. Hélas ! nous ne faisons que passer sur le pas des morts.


Dernier décembre. — Mon Dieu, que le temps est quelque chose de triste, soit qu’il s’en aille ou qu’il vienne ! et que le saint a raison qui a dit : « Jetons nos cœurs en l’éternité ! »

FIN DU JOURNAL.

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