[A Paris ?] — Déceptions d’estime, d’amour, de croyance, quelle douleur, mon Dieu, et qu’il en coûte de tant savoir sur les hommes ! Oh ! que je voudrais ignorer souvent, ne pas connaître le côté traître de l’humanité qu’on me montre à chaque rencontre. Pas de beauté sans sa laideur, pas de vertu sans son vice ; pas de dévouement, d’affection, de sentiments élevés qu’avec un lourd contre-poids, pas d’admiration complète qu’on me laisse, même dans l’ordre de la sainteté. Ne vient-on pas de découronner une tête vénérable à mes yeux, un homme éclatant de charité et d’intelligence, un ami de mon âme, comme saint Jérôme de Paula, que bien souvent j’ai béni Dieu d’avoir rencontré ? Vénération, confiance crédule. Du monde ou de moi, qui croire ? moi encore ; il m’en coûte moins de me croire, même au risque d’être imbécile. Tant il m’est douloureux de changer d’estime, de trouver vil, de trouver plomb ce qui était or.
Ce malheur m’est arrivé plus d’une fois déjà et j’en apprends à n’estimer, à n’aimer parfaitement que le parfait Dieu.
Que celui qui est l’occasion de ces pensées est loin de s’en douter dans les catacombes où il vit presque toujours caché !…
… Voilà la ressemblance[45] ; tu es en autre lieu, voilà la différence. Je te dirai ce que je fais ici ; ce n’est qu’à toi que je le puis dire, mon âme ne coule de pente que dans ton âme, âme de mon frère !
[45] Nous n’avons pas été assez heureux pour retrouver le commencement de ce touchant entretien de l’âme de la sœur avec l’âme de son frère.
Peux-tu m’entendre ? il me semble. Le ciel n’est pas si loin d’ici. Quelquefois je lève le bras comme pour y atteindre, ma main s’étend pour saisir la tienne ; mille fois j’aurais voulu la serrer, invisible ? froide ? n’importe, je l’aurais voulu ; mais chercher une main morte ! Toute forme t’a abandonné ; de ce qui était toi à mes yeux, il ne reste que l’intelligence, cette intelligence enlevée, envolée et dégagée de sa vêture, comme Élie de son manteau. Maurice ! habitant du ciel, mes rapports avec toi seront comme avec un ange ; frère céleste, je te regarde comme mon ange gardien.
Oh ! j’ai besoin que de l’autre vie on m’entende, on me réponde, car dans celle-ci personne ne me répond ; depuis que ta voix est éteinte, le parler de l’âme est fini pour moi. Silence et solitude comme dans une île déserte ; et cela fait souffrir, oh ! souffrir ! J’aimais tant, il m’était si doux de t’entendre, de jouir de cette parole haute et profonde, ou de ce langage fin, délicat et charmant que je n’entendais que de toi ! Tout enfant, j’aimais à t’entendre ; avec ton parler commença notre causerie. Courant les bois, nous discourions sur les oiseaux, les nids, les fleurs, sur les glands. Nous trouvions tout joli, tout incompréhensible, et nous nous questionnions l’un l’autre. Je te trouvais plus savant que moi, surtout lorsqu’un peu plus tard tu me citais Virgile, ces églogues que j’aimais tant et qui semblaient faites pour tout ce qui était sous nos yeux. Que de fois, voyant les abeilles et les entendant sur les buis fleuris, j’ai récité :
Aristée avait vu ce peuple infortuné
Par la contagion, par la faim moissonné.