De la musique ! C’est la première fois que j’entends de la musique, un piano depuis plus d’un an. L’effet m’en a été indicible en émotions et souvenirs, des larmes et le passé. Tu aimais tant la musique ! Je t’en ai entendu faire pour la dernière fois au Cayla. On chantait le Fil de la Vierge, ce doux morceau que chantait Caroline, ton Ève charmante, venue d’Orient pour un paradis de quelques jours.
[A Paris.] — Aujourd’hui 19 juillet, douloureux anniversaire, au retour de l’église, ne sachant que faire en ce monde, je tombe sur ces papiers. O mon Dieu, que me voilà bien dans les larmes ! plus je vois ce qui se rapproche de lui, plus il m’en vient. Ces écrits tiennent à sa tombe, s’étendent de là, s’éteignent comme des reflets sans lumière. Ma pensée n’était qu’un rayonnement de la sienne : si vive quand elle était là, comme un crépuscule ensuite, et maintenant disparue. Je suis sur l’horizon de la mort, lui dessous. Tout ce que je fais, c’est de plonger là-dedans, c’est de voir sans amour et sans goût toutes choses. Il n’y a rien dans ce Paris si magique qui me fasse effet de plaisir ou de désir, comme je le vois faire sur tout le monde. Les visites m’ennuient généralement à faire et à recevoir. Il n’y a que deux personnes d’un je ne sais quel charme pour moi, bien durable et profond. Elle et vous. Je voudrais vous voir aujourd’hui, je voudrais passer ensemble cette journée de sa mort. Cette réunion de nous trois en sa mémoire renferme une pensée singulièrement touchante, comme un charme de deuil qui ne se renouvellera plus apparemment. Où serons-nous l’an prochain à pareille époque ? Bien certainement dispersés. Il n’est qu’un point, et de peu de durée, où certaines vies se rencontrent.
V
Le 29 août [1841, à Paris].[46] — Vous voulez que j’écrive mes impressions, que je revienne à l’habitude de retracer mes journées : pensée tardive, mon ami, et néanmoins écoutée. Le voilà ce mémorandum désiré, ce de moi à vous dans le monde, comme vous l’avez eu au Cayla : charmante ligne d’intimité, sentier des bois, mené jusque dans Paris. Mais je n’irai pas loin dans le peu de jours qui me restent ; rien que huit jours et le départ au bout. Ce point de vue final m’attriste immensément, et je ne sais voir autre chose. Comme le navigateur au terme de la mer Vermeille, je ne puis m’ôter de là. O ma traversée de six mois, si étrange, si diverse, si belle et triste, si dans l’inconnu, qui m’a tant accrue d’idées, de vues, de choses nouvelles qui ont laissé tant à dire et à décrire ! Mais je n’ai pas tenu de journal. Qui devait le lire ? Que penser à faire si quelqu’un ne se plaît à ce que l’on fait ? Sans cet intérêt ma pensée n’est qu’une glace sans tain. Du temps de Maurice, je réfléchissais toutes choses ; c’était par lui, associé à mon intelligence, frère et ami de toutes mes pensées. Un signe de désir, un mot de dilection, suffisaient pour me faire écrire à torrents. Qu’il était influent sur moi et que l’influence était belle ! Je ne sais à quoi la comparer : au vin de Xérès, qui vivifie, exalte, sans enivrer.
[46] Cahier déjà imprimé dans les Reliquiæ, 1855.
Ce soir, je me retrouve un peu sous ces impressions que je croyais perdues ; mais, je vous l’ai dit, je ne saurais parler que du malade, pauvre jeune homme qui ne se doute pas de l’intérêt qu’il m’inspire et du mal qu’il me fait en toussant. O vision si triste et si chère ! D’où vient cela, d’où vient qu’il est des souffrances qu’on aime ? dites, Jules, vous qui expliquez tant de choses à mon gré. Le grand M. de vis-à-vis vous a trouvé bien aimable ; vous étiez en verve ce soir, mais, plus ou moins, votre conversation abonde d’esprit, d’éclat, de mouvement. Elle monte, s’étend, se joue dans mille formes, sous une forme inattendue, magnifique feu d’artifice. « Le beau parleur ! » a dit ce grand monsieur, en saluant la Baronne qui a confirmé d’un sourire, ajoutant : « Ne croyez pas qu’il pense tout ce qu’il dit. » C’était sans doute au sujet de saint Paul, et pour écarter le soupçon d’hérésie que vous avez encouru en discourant mondainement sur cet apôtre. Que je voudrais aussi ne pas vous croire ! Bonne nuit ; je vais dormir, je vais chercher mes songes gris de perle. Et à propos, pourquoi a-t-on ri lorsque j’ai comparé les vôtres au son de la trompette ? Il y a donc là-dessous quelque signification singulière, de ces sous-entendus de langage que je n’entends pas ? Ce qui m’arrive souvent. On donne dans le monde de doubles sens aux choses les plus simples, et qui n’est pas averti s’y trompe. Quand je vois rire, allons, je suis au piége ; cela me donne à penser, mais rien qu’un moment par surprise. A quoi bon s’arrêter sur des complications ?
La charmante m’a dit : Nous causerons demain. Ce qui promet d’intimes confidences. Quand les sources d’émotions ont coulé, quand le cœur est plein, c’est sa façon d’en annoncer l’ouverture. Nous causerons demain. Nous nous embrassons là-dessus. Chacune va à son sommeil et je ne sais si on attend le jour pour causer. Une tête agitée fait bien des révélations à son oreiller.