1er septembre ou dernier août, je ne sais ni ne m’informe du jour. — Ce vague de date me plaît comme tout ce qui n’est pas précisé par le temps. Je n’aime l’arrêté qu’en matière de foi, le positif qu’en fait de sentiments : deux choses rares dans le monde. Mais il n’a rien de ce que je voudrais. Je le quitte aussi sans en avoir reçu d’influence, ne l’ayant pas aimé, et je m’en glorifie. Je crois que j’y perdrais, que ma nature est de meilleur ordre restant ce qu’elle est, sans mélange. Seulement j’acquerrais quelques agréments qui ne viennent peut-être qu’aux dépens du fond. Tant d’habileté, de finesse, de chatterie, de souplesse, ne s’obtiennent pas sans préjudice. Sans leur sacrifier, point de grâces. Et néanmoins je les aime, j’aime tout ce qui est élégance, bon goût, belles et nobles manières. Je m’enchante aux conversations distinguées et sérieuses des hommes, comme aux causeries, perles fines des femmes, à ce jeu si joli, si délicat de leurs lèvres dont je n’avais pas idée. C’est charmant, oui, c’est charmant, en vérité (chanson), pour qui se prend aux apparences ; mais je ne m’en contente pas. Le moyen de s’en contenter quand on tient à la valeur morale des choses ? Ceci dit dans le sens de faire vie dans le monde, d’en tirer du bonheur, d’y fonder des espérances sérieuses, d’y croire à quelque chose. Mmes de *** sont venues ; je les ai crues longtemps amies, à entendre leurs paroles expansives, leur mutuel témoignage d’intérêt, et ce délicieux ma chère de Paris ; oui, c’est à les croire amies, et c’est vrai tant qu’elles sont en présence, mais au départ, on dirait que chacune a laissé sa caricature à l’autre. Plaisantes liaisons ! mais il en existe d’autres, heureusement pour moi.
… Ce que je ne comprends pas dans cette femme, c’est qu’elle ait pu s’attacher à ce Mirabeau que vous nous avez dépeint. Mais l’a-t-elle cru ce qu’il est ou est-il bien ce qu’on en dit ? Le monde est si méchant, on s’y plaît tant à faire des monstruosités ! Il y a aussi de véritables monstres d’hommes. Quoi qu’il en soit du docteur irlandais, il ne voit pas un malade en danger qu’il ne lui parle d’un prêtre, et il est lui-même exact observateur des lois de l’Église. Accordez cela avec sa réputation. Pourquoi encore, avec tant d’audace, paraît-il timide et embarrassé devant nous trois, comme M. William ? Il rougit autant et son regard rentre encore plus vite. Est-ce là ce fougueux Jupiter[47] ? Je n’y connais rien peut-être : oui, l’énigme du monde est obscure pour moi. Que d’insolubles choses, que de complications ! Quand mon esprit a passé par là, quand j’ai longé ces forêts de conversations sans trouée, sans issue, je me retire avec tristesse, et j’appelle à moi les pensées religieuses sans lesquelles je ne vois pas où reposer la tête.
[47] Un peu plus tard, il m’est venu des idées plus étendues sur cet homme très peu connu, profond et fermé.
(Note du Ms.)
Qu’alliez-vous faire dimanche à Saint-Roch ? Était-ce aussi pour vous y reposer ? On a fait bien des investigations là-dessus. Peine perdue. Que découvrir sur l’incompréhensible ? Dieu seul vous connaît. Oui, vous êtes un palais labyrinthe, un dérouteur, et, sans ce côté qui vous liait à Maurice, et où luit pour moi la lumière dans les ténèbres, je ne vous connaîtrais pas non plus ; vous me feriez peur. Et cependant vous avez l’âme belle et bonne, honnête, dévouée, fidèle jusqu’à la mort, une vraie trempe de chevalier, et ce n’est pas seulement au dedans.
Le 3. — J’ai commencé Delphine, ce roman si intéressant, dit-on. Mais les romans ne m’intéressent guère, jamais ils ne m’ont moins touchée. Est-ce par vue du monde et du fond qui les produit, ou par étrangeté de cœur ou par goût de meilleures choses ? Je ne sais, mais je ne puis me plaire au train désordonné des passions. Il y a dans cet emportement quelque chose qui m’épouvante comme les transports du délire. J’ai peur, horriblement peur de la folie, et ce dérangement moral qui fait le roman en détruit le charme pour moi. Je ne puis toucher ces livres que comme à des insensés, même l’Amour impossible. De tous les romanciers, je ne goûte que Scott. Il se met, par sa façon, à l’écart des autres et bien au-dessus. C’est un homme de génie et peut-être le plus complet, et toujours pur. On peut l’ouvrir au hasard, sans qu’un mot corrupteur étonne le regard (Lamartine). L’amour, chez lui, c’est un fil de soie blanche dont il lie ses drames. Delphine ne me paraît pas de ce genre. Le peu que j’ai vu présage mal, et j’y trouve un genre perfide : c’est de parler vertu, c’est de la mener sur le champ de bataille en épaulettes de capitaine pour lui tirer, sous les yeux de Dieu, toutes les flèches de Cupidon. Mme de Staël ne cesse de faire mal et de prêcher bien. Que je déteste ces femmes en chaire et avec des passions béantes ! Cela se voit dans les romans, et on dit aussi dans le monde : le grand roman ! On m’en ouvre chaque jour quelques pages. Étranges connaissances ! Est-ce bon ? Peut-être pour l’étendue des idées, pour l’intelligence des choses. J’observe sans attrait, sans me lier à rien, et cette indépendance d’esprit préserve de mauvaise atteinte.
Journée variée comme la température, ciel de salon, gris et bleu, traversé de vapeurs brillantes. Ces teintes de la vie, qui les pourrait peindre ? Ce serait un joli tableau et que je donnerais à faire à M. William, l’artiste idéal. Je lui crois beaucoup de rêverie dans l’âme, et l’amour passionné du beau, une nature tendre, ardente, élevée, qui présage l’homme de marque. J’apprécie fort M. William sur ce que je vois et sur ce que vous dites, vous, le jugeur. Mais surtout j’aime cette candeur de cœur que vous dites encore d’un charme si rare dans le monde. Vous l’aviez trouvée aussi à Maurice. Tout me ramène à lui, je lui fais application de toute belle chose. Combien je regrette que M. William ne l’ait pas connu et qu’il n’ait pas fait son portrait ! Nous y perdons trop. Quelle ressemblance ! comme ce beau talent eût saisi cette belle tête !
Je reviens de la rue Cherche-Midi, mon chemin d’angoisses. Hélas ! que cette maison indienne m’est triste, et cependant il y a quelque chose qui fait que j’y vais : il y a sa femme, toute couverte à mes yeux de ce nom. Plus rien à dire.
Soirée musicale, artiste italien, grands chants et chansonnettes, le tout d’heureux effet sur ma chère malade, qui est, au demeurant, facilement contente. Aussi je me méfie un peu de ses jugements, qui ne sont que des sensations bienveillantes. Elle perçoit par le cœur, et cette transposition de facultés…