Le 8. — Il est mort, le jeune malade, hier soir à onze heures. Il est mort ! Je savais qu’il allait mourir ; j’avais toujours cette pensée devant moi comme un fantôme, et me voilà interdite. Oh ! toujours la mort nous étonne, et celle-ci soulève en moi tant de souvenirs accablants ! Le genre de maladie, cette belle tête, les détails que j’ai recueillis sur sa bonté, sa douceur, son attrayant, ce je ne sais quoi de certaines natures à magnétiser tout le monde, l’affection de son valet de chambre, sa fin chrétienne et pieuse : tout cela est d’une ressemblance touchante. Je voudrais être la sœur de Charité qui a reçu son dernier soupir. Que de fois j’ai rêvé d’être sœur de Charité, pour me trouver auprès des mourants qui n’ont ni sœur ni famille ! Leur tenir lieu de ce qui leur manque d’aimant, soigner leurs souffrances et tourner leur âme à Dieu, oh ! la belle vocation de femme ! J’ai souvent envié celle-là. Mais ni celle-là ni une autre : toutes seront manquées. Il manque beaucoup de ne se vouer à rien. Il semble que le bonheur soit dans l’indépendance, et c’est le contraire.
Le 10. — On a renvoyé Delphine, avant que je l’aie achevé de lire. Je n’en suis pas fâchée. Les livres, c’est cependant ma passion intellectuelle ; mais qu’il en est peu de mon goût, ou que j’en connais peu ! Ainsi des personnes. On n’en rencontre que bien rarement qui vous plaisent. Vous et Maurice êtes toujours mes préférés. Je vous vois au-dessus de tout ce que je vois. Vous êtes les deux hommes qui me contentez le plus pleinement l’esprit. Oh ! s’il ne vous manquait une chose ! et qu’en cela je souffre et souvent ! Chaque fois qu’il en est question, on fait après votre départ le relevé de vos principes et de vos paroles avec un blâme d’autant plus pénible que je ne puis pas l’écarter. Bien loin de là, je le donne dans ma conscience. La conscience agit souvent à contre-cœur. Non, je ne puis entendre des choses qui lui font mal et qui vous font tort. J’ai entendu quelqu’un vous traiter de fou à ce sujet. Vous vous aventurez, dit-on, étrangement dans les questions religieuses. Je ne vous les vois pas aborder que je n’éprouve les transes de cette mère d’un fils aveugle, lancé sur l’Océan. Pardon de la comparaison, mon cher Jules, je la reprends. Certes, vous ne manquez pas de vue, hormis de celle de la foi.
Le 16. — Rien que la date. J’écrirai demain. Cœur triste ce soir et tête lasse.
Le 17. — Ce que j’aurais dit hier, je ne le dis pas aujourd’hui. Je vous ai vu, nous avons causé, cela suffit au dégagement du cœur, à la délivrance de la tête, ce poids fatigant de sentiments et de pensées que nul autre que vous ne pouvait recevoir. Me voilà soulagée, mais je souffre de ce que j’ai mis au jour.
… O fin de tout ! fin de toutes choses et toujours des plus chères, et sans cause connue souvent pour les sentiments du cœur, que par je ne sais quel dissolvant qui s’y mêle. En s’unissant, il entre le grain de séparation. Cruelle déception pour qui croyait aux affections éternelles ! Oh ! que j’apprends ! mais la science est amère.
… Qui me restera ? Vous, ami de bronze. J’ai toujours cherché une amitié forte et telle que la mort seule la pût renverser, bonheur et malheur que j’ai eu, hélas ! dans Maurice. Nulle femme n’a pu ni ne le pourra remplacer ; nulle, même la plus distinguée, n’a pu m’offrir cette liaison d’intelligence et de goûts, cette relation large, unie et de tenue. Rien de fixe, de durée, de vital dans les sentiments des femmes ; leurs attachements entre elles ne sont que de jolis nœuds de rubans. Je les remarque, ces légères tendresses, dans toutes les amies. Ne pouvons-nous donc pas nous aimer autrement ? Je ne sais ni n’en connais d’exemple au présent, pas même dans l’histoire. Oreste et Pylade n’ont pas de sœurs. Cela m’impatiente quand j’y pense, et que vous autres ayez au cœur une chose qui nous y manque. En revanche, nous avons le dévouement.