Une belle voix, la seule agréable que j’aie entendue de ces voix des rues de Paris, si misérables et boueuses. L’abjection de l’âme s’exprime en tout.
… En général, nous sommes bien mal élevées, ce me semble, et tout contrairement à notre destinée. Nous qui devons tant souffrir, on nous laisse sans force ; on ne cultive que nos nerfs et notre sensibilité, et en sus la vanité ; la religion, la morale pour la forme, sans la faire passer comme direction dans l’esprit. Cela fait mal à voir, pauvres petites filles !
Le 22. — Rien ne me choque plus rudement que l’injustice, que j’en sois ou non l’objet. Je souffre d’une manière incroyable rien qu’à voir donner raison à un enfant qui a tort et vice versâ. Le moindre renversement de la vérité me déplaît. Cette susceptibilité est-elle un défaut ? Je ne sais. Personne ne m’a jamais avertie de rien. Mon père m’aime trop pour me juger, pour me trouver aucune imperfection. Il faut un œil ni trop loin ni trop près pour bien distinguer une âme et voir ses défauts. Vous, Jules, êtes à parfaite distance pour me voir et ce qui me manque. Il doit me manquer beaucoup. Je veux vous demander cela avant de nous quitter ; je veux avoir vos observations que je tiendrai comme une preuve de votre affection. On se doit de perfectionner ce qu’on aime. On le veut, on en parle même mal ou mal à propos…
Le 27. — Écrire des lettres de deuil, en lire et concerter avec ce pauvre M. de M…, qui n’en peut plus à lui seul sous tant d’affaires et de peines, c’est mon emploi de temps et de cœur depuis quelques jours, aux dépens de mon Mémorandum. La mort de M. de Sainte-M… accroît tellement le poids des peines de notre affligé, que je demeure tant que je puis auprès de lui comme aide ou diversion. Bien souvent je surprends des larmes dans ses yeux, qu’il détourne de sa femme pour ne pas se trahir. Le terrible secret, qu’une mort dans le cœur vis-à-vis du cœur que cette mort doit frapper ! Marie est incapable en ce moment de supporter un tel coup. Je ne sais tout ce qu’on peut craindre pour elle à cette annonce, même en meilleur état de santé. Que deviendra-t-elle en apprenant qu’elle a perdu son père, si bon, si aimable, si digne d’être aimé ? Tout ce qu’il y avait en lui d’attachant va la saisir éperdument comme les étreintes d’un fantôme. Elle en aura des épouvantes de tendresse, ne verra que de quoi se désoler et se trouver, par cette mort, la plus malheureuse des filles. Au fond, elle tenait à son père, et ce fond est si excellemment tendre ! Elle n’a jamais méconnu les qualités distinguées de son père, son élévation d’âme, de cœur, d’intelligence. L’homme rare par tous ces endroits ! Par sa droiture de principes, sa raison forte, son amabilité, sa religion éclairée. J’aimais cette piété franche, gaie, vive, toute militaire, l’homme des camps dans le service de Dieu, et que la foi avait entièrement dompté. Maurice me l’avait dit, et je l’ai vu de près. Il avait dû y avoir là un Othello, un caractère fort et terrible. Certains traits de violence l’attestent et le trahissaient encore quelquefois ; mais en général cet homme était si contenu, que, pour qui le connaissait, c’était un bel exemple de la puissance morale. Et puis, qu’il était bon, doux, facile à vivre ! C’est là, dans son intérieur, dans ce coin sans draperie, qu’il se faisait bien voir, et de façon à se faire aimer beaucoup. Il m’appelait sa fille, et je lui donnais aussi bien tendrement le nom de père. Hélas ! que sert de multiplier ses affections ? C’est se préparer des deuils. Je regrette bien profondément M. de Sainte-M… Sa mémoire me sera toujours en vénération et pieuse tendresse, comme un saint aimé.
Le 2 octobre. — Au retour de notre pose au Palais-Royal, je me repose dans ma chambre et dans le souvenir de notre entretien. Une femme a dit que l’amitié, c’était pour elle un canapé de velours dans un boudoir. C’est bien cela, mais hors du boudoir, pour moi, et haut placé sur un cap, par-dessus le monde. Cette situation à part de tout me plaît ainsi.
Le 3. — Détournée hier sur mon cap. Je ne reprends mon journal que pour le clore, n’ayant plus liberté d’écrire en repos. C’est dimanche aujourd’hui ; heureusement j’ai puisé du calme et de la force à l’église, pour soutenir un assaut accablant.