[Sans date.] M’y voici à ce cher Cayla, et depuis plusieurs jours, sans te le dire. C’est que j’avais mis mon cahier sous un tapis en le sortant de mon porte-manteau, et qu’il était là depuis. En tripotant, ma main s’est posée dessus ; il s’est ouvert, et je continue l’écriture. Ce fut un beau moment que le revoir de la famille, de papa, de Mimi, d’Érembert, qui m’embrassaient si tendrement et me faisaient sentir si profond tout le bonheur d’être aimée.
Ce fut un beau jour hier ; il nous vint quatre lettres et deux amis, M. Bories et l’abbé F…, le frère de Cécile. Je ne sais qui des deux nous fit le plus de plaisir et fut plus aimable, l’un par l’esprit, l’autre par le cœur. Nous avons causé beaucoup, nous avons ri, bu à nos santés, et, pour fin, nous sommes mis à jouer au passe-l’âne, comme des enfants, en nous trichant l’un l’autre. Point de sérieux du tout, c’était un jour de détente où l’âme se met à l’aise en conservant son pli ; c’était gaieté de prêtre et d’amis chrétiens.
Comme nous étions au dessert, deux lettres nous sont venues, l’une de Lili, l’autre de ce pauvre Philibert[15], toujours plus malheureux. Sa lettre fend le cœur ; j’en ai fait la lecture à table, et j’ai vu des larmes dans les yeux de nos bons curés. M. Bories a rappelé que, le matin de son départ, Philibert courut à son lit lui faire ses adieux et lui dit : « Je pars, monsieur le curé ; c’est peut-être pour toujours que je quitte ma patrie ; dites, je vous prie, la messe à mon intention aujourd’hui. » Il la dit, je me souviens, et nous y assistâmes, ma tante et nous, autant pleurant que priant. Ce bon cousin me dit des amitiés charmantes, des choses qui vont au cœur et ne peuvent passer sur les lèvres. Je les ai supprimées en lisant la lettre. Il parle de ma poésie à ma pauvre amie du Val que papa lui avait envoyée. Ainsi ce souvenir à traversé les mers, et l’on sait au bout du monde que je vous aimais, ma pauvre Marie ; mais l’on ne sait pas que je vous pleure à présent et que vous nous avez été si vite enlevée. On le saura aussi, car je l’ai écrite cette mort à nos amis de l’Ile de France, et je vous saurai regrettée par les cœurs les plus dignes de vous donner des regrets.
[15] M. Philibert de Roquefeuil.
Philibert nous envoie deux éventails et des graines de plantes marines, cueillies par lui et sa femme dans la baie du Tombeau. Qu’il me tarde de les avoir, de les semer, de les voir naître, et pousser, et fleurir ! Cela me vient en retour d’une feuille de rose que je lui envoyai le printemps passé. Je tenais la rose à la main, une feuille tomba sur la lettre, et je la pliai dedans ; je la laissai aller, me disant qu’elle s’était détachée pour aller porter à ce pauvre exilé un peu des parfums du pays. Et vraiment cela lui a fait un plaisir bien doux.
Le 18. — Qui aurait deviné ce qui vient de m’arriver aujourd’hui ? J’en suis surprise, occupée, bien aise. Je remercie, et regarde cent fois ma belle fortune, mes poésies créoles, à moi adressées par un poëte de l’Ile de France. Demain, j’en parlerai. Il est trop tard à présent, mais je n’ai pu dormir sans marquer ici cet événement de ma journée et de ma vie.
Le 19. — Me voici à la fenêtre écoutant un chœur de rossignols qui chantent dans la Moulinasse d’une façon ravissante. Oh ! le beau tableau ! Oh ! le beau concert, que je quitte pour aller porter l’aumône à Annette la boiteuse !