Le 22. — Mimi m’a quittée pour quinze jours ; elle est à ***, et je la plains au milieu de cette païennerie, elle si sainte et bonne chrétienne ! Comme me disait Louise une fois, elle me fait l’effet d’une bonne âme dans l’enfer ; mais nous l’en sortirons dès que le temps donné aux convenances sera passé. De mon côté, il me tarde ; je m’ennuie de ma solitude, tant j’ai l’habitude d’être deux. Papa est aux champs presque tout le jour, Éran à la chasse ; pour toute compagnie, il me reste Trilby et mes poulets qui font du bruit comme des lutins ; ils m’occupent sans me désennuyer, parce que l’ennui est le fond et le centre de mon âme aujourd’hui. Ce que j’aime le plus est peu capable de me distraire. J’ai voulu lire, écrire, prier, tout cela n’a duré qu’un moment ; la prière même me lasse. C’est triste, mon Dieu ! Par bonheur, je me suis souvenue de ce mot de Fénelon : « Si Dieu vous ennuie, dites-lui qu’il vous ennuie. » Oh ! je lui ai bien dit cette sottise.
Le 23. — Je viens de passer la nuit à t’écrire. Le jour a remplacé la chandelle, ce n’est pas la peine d’aller au lit. Oh ! si papa le savait !
Le 24. — Comme elle a passé vite, mon ami, cette nuit passée à t’écrire ! l’aurore a paru que je me croyais à minuit ; il était trois heures pourtant, et j’avais vu passer bien des étoiles, car de ma table je vois le ciel, et de temps en temps je le regarde et le consulte ; et il me semble qu’un ange me dicte. D’où me peuvent venir, en effet, que d’en haut tant de choses tendres, élevées, douces, vraies, pures, dont mon cœur s’emplit quand je te parle ! Oui, Dieu me les donne, et je te les envoie. Puisse ma lettre te faire du bien ! elle t’arrivera mardi ; je l’ai faite la nuit pour la faire jeter à la poste le matin, et gagner un jour. J’étais si pressée de te venir distraire et fortifier dans cet état de faiblesse et d’ennui où je te vois ! Mais je ne le vois pas, je l’augure d’après tes lettres, et quelques mots de Félicité. Plût à Dieu que je pusse le voir et savoir ce qui te tourmente ! alors je saurais sur quoi mettre le baume, tandis que je le pose au hasard. Oh ! que je voudrais de tes lettres ! Écris-moi, parle, explique-toi, fais-toi voir, que je sache ce que tu souffres et ce qui te fait souffrir. Quelquefois je pense que ce n’est rien qu’un peu de cette humeur noire, que nous avons, et qui rend si triste quand il s’en répand dans le cœur. Il faut s’en purger au plus tôt, car ce poison gagne vite et nous ferait fous ou bêtes. On ne désire rien de beau ni d’élevé. Je sais quelqu’un qui, dans cet état, n’a d’autre plaisir que de manger, et d’ordinaire c’est une âme qui tient peu aux sens. Cela fait voir combien toute passion nous bestialise. C’en est une que la tristesse, et qui consume, hélas ! bien des vies. Je regarde à peu près comme perdus ceux qu’elle possède. Faut-il remplir un devoir ? impossible. Ce sont des hommes tristes ; ne leur demandez rien, ni pour Dieu, ni pour eux-mêmes, que ce que leur humeur voudra.
Le 27. — Dans ma solitude aujourd’hui, je n’ai rien trouvé de mieux à faire que de paperasser, de revoir mes vieux souvenirs, mes écritures, mes pensées de jadis en tout genre. J’en ai vu de bonnes, c’est-à-dire de raisonnables, de pieuses, d’exagérées, de folles, comme celle-ci : « Si j’osais, je demanderais à Dieu pourquoi je suis en ce monde. Qu’y fais-je ? Qu’ai-je à y faire ? je n’en sais rien. Mes jours s’en vont inutiles, aussi je ne les regrette pas… Si je pouvais me faire du bien ou en faire à quelqu’un, seulement une minute par jour ! » Eh ! mon Dieu, rien n’est plus facile, je n’avais qu’à prendre un verre d’eau et le donner à un pauvre. Voilà comme la tristesse fait extravaguer et mène à dire : « Pourquoi la vie, puisque la vie m’ennuie ? Pourquoi des devoirs, puisqu’ils me pèsent ? pourquoi un cœur ? pourquoi une âme ? » Des pourquoi sans fin ; et on ne peut rien, on ne veut rien, on se délaisse, on pleure, on est malheureux, on s’enferme, et le diable qui nous voit seuls, arrive pour nous distraire avec toutes ses séductions. Puis, quand elles sont épuisées, le suicide reste encore. Dieu ! quelle fin ! quelle folie ! et comme elle gagne chaque jour, même dans les campagnes ! Un jeune paysan de Bleys, riche et aimé de ses parents, s’est tué de tristesse. Tout l’ennuyait, surtout de vivre. Il était religieux, mais pas assez pour surmonter une passion. Dieu seul nous donne la force et le vouloir dans cette lutte terrible, et, tout faible et petit qu’on soit, avec son aide on tient enfin le géant sous ses genoux ; mais pour cela, il faut prier, beaucoup prier, comme nous l’a appris Jésus-Christ, et nous écrier : Notre Père ! Ce cri filial touche le cœur de Dieu, et nous obtient toujours quelque chose. Mon ami, je voudrais bien te voir prier comme un bon enfant de Dieu. Que t’en coûterait-il ? ton âme est naturellement aimante, et la prière, qu’est-ce autre chose que l’amour, un amour qui se répand de l’âme au dehors, comme l’eau sort de la fontaine ? tu comprends cela mieux que moi. M. de La Mennais a dit là-dessus des choses divines qui t’auront pénétré le cœur, si tu as pu les entendre ; mais, par malheur, il en a dit d’autres aussi qui, je le crains, auront empêché le bon effet de celles-là. Quel malheur, encore une fois, quel malheur que tu sois sous l’influence de ce génie dévoyé ! Pauvre Maurice ! ne pensons pas à ces choses.
Mimi m’a écrit ; elle est à M***, vieux castel des Villefranche, où Julie demeure avec sa famille. La visite de Mimi lui fait un plaisir bien senti et bien exprimé par ses façons empressées et tendres. Je ne sais plus rien, parce que la voyageuse écrit en arrivant et ne donne qu’un aperçu.