Le 27. — Je me trompai de date hier, et j’anticipai sur un jour ; je me ravise, n’allons pas plus vite que le temps qui marche, hélas ! assez vite. Ne voilà-t-il pas déjà la fin du mois, qui finit par un beau vacarme ? Au moment où j’écris, tonnerre, vents, éclairs, tremblement du château, torrents de pluie comme un déluge. J’écoute tout cela de ma fenêtre inondée, et je n’y puis écrire comme chaque soir. C’est bien dommage, car c’est un charmant pupitre, sur ce tertre du jardin si vert, si joli, si frais, tout parfumé d’acacias.


Le 28. — Notre ciel d’aujourd’hui est pâle et languissant comme un beau visage après la fièvre. Cet état de langueur a bien des charmes, et ce mélange de verdure et de débris, de fleurs qui s’ouvrent sur des fleurs tombées, d’oiseaux qui chantent et de petits torrents qui coulent, cet air d’orage et cet air de mai font quelque chose de chiffonné, de triste, de riant que j’aime. Mais, c’est l’Ascension aujourd’hui ; laissons la terre et le ciel de la terre, montons plus haut que notre demeure, et suivons Jésus-Christ où il est entré. Cette fête est bien belle ; c’est la fête des âmes détachées, libres, célestes, qui se plaisent, au-delà du visible, où Dieu les attire.


Le 29. — Jamais orage plus long, il dure encore, depuis trois jours le tonnerre et la pluie vont leur train. Tous les arbres s’inclinent sous ce déluge ; c’est pitié de leur voir cet air languissant et défait dans le beau triomphe de mai. Nous disions cela ce soir, à la fenêtre de la salle, en voyant les peupliers du Pontet penchant leur tête tout tristement, comme quelqu’un qui plie sous l’adversité. Je les plaignais ou peu s’en faut ; il me semble que tout ce qui paraît souffrir a une âme.


Le 30. — Toujours, toujours la pluie. C’est un temps à faire de la musique ou de la poésie. Tout le monde bâille en comptant les heures qui jamais ne finissent. C’est un jour éternel pour papa surtout qui aime tant le dehors et ses distractions. Le voilà comme en prison, feuilletant de temps en temps une vieille histoire de l’Académie de Berlin, porte-sommeil, assoupissante lecture, qui m’a fait courir dès avoir touché le volume. Juge ! je suis tombée sur la théologie de l’Être. Vite j’ai fermé, j’ai cru voir un puits, un puits sans eau ; le vide obscur m’a toujours fait peur. Il y a cependant des profondeurs qui me plaisent, comme l’Existence de Dieu, par Fénelon. J’ai encore présente l’impression que j’eus de cette lecture, qui me fit un plaisir infini, ce qui ne serait pas arrivé si je n’y avais rien compris. Pour sentir, il faut être touché. Je sentis, donc… Je raisonne à la Salabert, n’est-ce pas ? Quoi qu’il en soit, cette lecture me fut bonne ; il me sembla connaître Dieu davantage et par l’esprit et par le cœur, à la façon de Fénelon. Je voudrais bien avoir ses œuvres spirituelles, les lettres de piété surtout où Fénelon est si élevé, si tendre, si aimant. J’ai celles de Bossuet qui font mes délices, les autres font mon envie. Puisque j’en suis à cela, je veux te dire toutes mes fantaisies en fait de livres de piété. Depuis longtemps je me crée une bibliothèque, dont les rayons, hélas ! sont toujours vides. La voici : d’abord de saint Augustin, la Cité de Dieu, ses méditations, ses sermons, ses soliloques, et autres ouvrages à ma portée ; les lettres de saint Jérôme, ses traités d’éducation pour la petite Marcella ; les lettres aussi de saint Grégoire de Nazianze ; les poésies de saint Paulin, le Pré spirituel de Jean Mose ; les écrits de sainte Thérèse, de Louis de Blois, les lettres de saint Bernard, et son opuscule à sa sœur ; les écrits de sainte Catherine de Gênes, estimés de Leibniz ; saint François de Sales. Je continuerai plus tard mon catalogue ; il faut que je dise mon chapelet.


[Sans date.] — Depuis cette pause, il s’est passé plusieurs jours, plusieurs événements au Cayla, qui m’ont tenue loin de ma chambrette ; m’y voici pour une minute où tu verras mes quatre jours, tout ce temps passé sans écrire ; mais non : est-ce la peine de marquer mon temps ? c’est écrire sur la poussière. Je ne sais pourquoi je me figure que cela te fera plaisir, ce fatras de choses, de jours et de papier.

Mimi est arrivée hier avec Élisa, à qui j’ai cédé ma chambrette. C’est te dire que j’y viens moins, que je lis moins, que je pense moins. Je suis à Élisa, je vais la joindre à la promenade.