Le 13 juin. — Je retrouve mon cahier abandonné, et j’y mets ce qui m’est venu aujourd’hui : deux beaux livres, l’Imitation de Lamennais, et le Guide spirituel de Louis de Blois. Merci à toi, Maurice, de ce pieux souvenir. Ce nous seront deux reliques pour l’âme et pour le cœur, et nous prierons pour toi chaque fois que nous lirons, Mimi son Guide, et moi mon Imitation.


Le 18. — M. le curé sort d’ici et m’a laissé une de tes lettres, qu’il m’a glissée furtivement dans la main au milieu de tout le monde. Je lui ai tremblé tout doucement un merci, et, comprenant ce que c’était, je suis sortie et suis allée te lire à mon aise dans la garenne. Comme j’allais vite, comme je tremblais, comme je brûlais sur cette lettre où j’allais te voir enfin ! Je t’ai vu ; mais je ne te connais pas ; tu ne m’ouvres que la tête : c’est le cœur, c’est l’âme, c’est l’intime, ce qui fait ta vie, que je croyais voir. Tu ne me montres que ta façon de penser ; tu me fais monter, et moi je voulais descendre, te connaître à fond dans tes goûts, tes humeurs, tes principes, en un mot, faire un tour dans tous les coins et recoins de toi-même. Je ne suis donc pas contente de ce que tu me dis ; cependant j’y trouve de quoi bénir Dieu, car je m’attendais à pis. Je te dirai tout cela dans ma lettre, ici c’est inutile ; mes réflexions seraient de l’histoire ancienne quand tu les lirais.


Le 19. — Ne suis-je pas malheureuse ? Je voulais écrire une lettre, je l’ai commencée et n’ai pu continuer, faute d’idées. Ma tête est vide à présent ; il y a de ces moments où je me trouve à sec, où mon esprit tarit comme une source, puis il recoule. En attendant l’aiguade, j’admire ma tourterelle qui chante à plein gosier sous ma fenêtre.

Je vais t’écrire à la dérobée, et, pour dépister les curieux qui viennent dans ma chambre, j’aurai deux lettres, une dessus, l’autre dessous, et dès qu’on viendra je n’aurai qu’à tourner les cartes. Ce que je te dis ne serait compris de personne, hormis de Mimi qui est du secret. Papa en aurait de la peine et se tourmenterait sur ton compte. Mieux vaut le tromper et lui laisser croire que c’est à Louise que j’écris, comme je viens de le lui dire. C’est que tout de bon je vais commencer ma double lettre et parler à deux voix. Voyons.

Il passe une noce au chemin de Cordes ; tout à l’heure on sonnait de ce côté pour un mort ; voilà bien la vie. Je la vois toute dans mon petit tableau.


Le 12. — Nous avons perdu une de nos pauvres, Annette la boiteuse, celle qui m’avait si fort baisée pour un raisin que je lui donnais. La pauvre fille ! j’espère qu’à présent elle prie pour nous dans le ciel. Elle est morte sans y penser, ou plutôt elle y pensait tous les jours, mais elle n’a pas vu venir sa dernière heure.