Le 17. — Jour de deuil. Nous avons perdu ma grand’mère. Ce matin, papa est venu de bonne heure dans ma chambre, s’est approché de mon lit et m’a pris la main qu’il a serrée en me disant : « Lève-toi. » — « Pourquoi ? » Il m’a serré la main encore : « Lève-toi. » — « Il y a quelque chose, dites ? » — « Ma mère… » J’ai compris ; je l’avais laissée mourante.
Le 31. — Ce cahier que je laisse et que je reprends, à quoi servira-t-il si je le continue ? Une pensée me vient. Si je meurs avant toi, je te le lègue. Ce sera à peu près tout mon héritage ; mais ce legs de cœur aura bien quelque prix pour toi. Je le veux donc enrichir, afin que tu dises : « Ma sœur m’a laissé tout ce qu’elle a pu. » La belle fortune que quelques idées, des larmes, des tristesses dont se compose presque la vie ! S’il y vient du meilleur, c’est rare, si rare qu’on s’en enivre, comme je le fais, quand il me vient quelque chose du ciel ou de ceux que j’aime.
Depuis quinze jours, j’ai eu beaucoup de ces jolis moments. Toutes mes amies m’ont écrit au sujet de ma grand’mère, et me disent sur sa mort bien des choses tendres et consolantes ; mais Dieu seul peut consoler. Le cœur, quand il est triste, n’a pas assez des secours humains qui plient sous lui, tant il est pesant de tristesse. Il faut à ce roseau d’autres appuis que des roseaux. Oh ! que Jésus a bien dit : « Venez à moi, vous tous qui pleurez, vous tous qui êtes accablés. » Ce n’est que là, que dans le sein de Dieu, qu’on peut bien pleurer, bien se décharger. Que nous sommes heureux, nous, chrétiens ! Nous n’avons pas de peines que Dieu ne soulage.
Le 1er août. — Ce soir ma tourterelle est morte, je ne sais de quoi, car elle chantait encore ces jours-ci. Pauvre petite bête ! voilà des regrets qu’elle me donne. Je l’aimais, elle était blanche, et chaque matin c’était la première voix que j’entendais sous ma fenêtre, tant l’hiver que l’été. Était-ce plainte ou joie ? Je ne sais, mais ces chants me faisaient plaisir à entendre ; voilà un plaisir de moins. Ainsi, chaque jour, perdons-nous quelque jouissance. Je veux mettre ma colombe sous un rosier de la terrasse ; il me semble qu’elle sera bien là, et que son âme (si âme il y a) reposera doucement dans ce nid sous les fleurs. Je crois assez à l’âme des bêtes, et je voudrais même qu’il y eût un petit paradis pour les bonnes et les douces, comme les tourterelles, les chiens, les agneaux. Mais que faire des loups et autres méchantes espèces ? Les damner ? cela m’embarrasse. L’enfer ne punit que l’injustice, et quelle injustice commet le loup qui mange l’agneau ? Il en a besoin ; ce besoin, qui ne justifie pas l’homme, justifie la bête, qui n’a pas reçu de loi supérieure à l’instinct. En suivant son instinct, elle est bonne ou mauvaise par rapport à nous seulement ; il n’y a pas vouloir, c’est-à-dire choix, dans les actions animales, et, par conséquent, ni bien ni mal, ni paradis ni enfer. Je regrette cependant le paradis, et qu’il n’y ait pas des colombes au ciel. Mon Dieu, qu’est-ce que je dis là ? aurons-nous besoin de rien d’ici-bas, là-haut, pour être heureux ?
Le 2. — La pluie et une de tes lettres. Cette lettre était bien attendue à cause des événements d’ici et de ceux de Paris. Tu avais appris de la famille un projet de mariage et une mort, et tu devais m’apprendre ce que c’est que cette machine infernale qui a éclaté, et ce qui s’en est suivi. Des morts, des calamités, des larmes. Que je te plains d’être sur ce volcan de Paris !