Le 3. — Rien.
Le 4. — Ce jour-là, je voulais parler de ta naissance, de ma joie lorsque je l’appris, et comme je m’empressai d’ouvrir ce portemanteau où papa m’avait dit qu’il te portait. Je voulais dire tout cela, et bien d’autres choses du baptême et de ta vie ; mais j’ai été triste, affligée, pleurante, et quand je pleure, je n’écris pas, je prie seulement, c’est tout ce que je puis faire ; mais voici qu’un peu de sérénité me vient. Dieu m’est venu, puis des livres, et une lettre de Louise, trois choses qui me portent bonheur. J’ai commencé toute triste, et puis j’ai senti presque de la joie et que j’avais Dieu au cœur. O mon ami ! si tu savais comme l’âme dans l’affliction se console doucement en Dieu ! que de force elle tire de la puissance divine !
Le livre, je voulais dire l’ouvrage qui me fait tant de plaisir, c’est Fénelon que papa m’a acheté. Toute ma vie, j’avais désiré d’avoir ses lettres spirituelles si douces, si célestes, si propres à tout état, à toute position d’âme. Je vais les lire et les mettre dans mon cœur, j’en ferai ma consolation, mon soutien à présent que M. Bories va me manquer, et que mon âme se trouve comme orpheline. J’avais demandé quelque chose à Dieu, et ces lettres ne sont venues ; aussi, je les regarde comme un don du ciel. Merci à Dieu et à mon père.
Le 20. — Je viens de suspendre à mon cou une médaille de la sainte Vierge, que Louise m’a envoyée pour préservatif du choléra. C’est la médaille qui a fait tant de miracles, dit-on. Ce n’est pas article de foi, mais cela ne fait pas de mal d’y croire. Je crois donc à la sainte médaille comme à l’image sacrée d’une mère, dont la vue peut faire tant de bien. J’aurai toute ma vie sur mon cœur cette sainte relique de la Vierge et de mon amie, et y aurai foi si le choléra vient, mal pour lequel il n’est pas de remède humain ; ayons donc recours au miraculeux. On ne compte pas assez sur le ciel, et on tremble. Je ne sais pourquoi, ce choléra qui avance ne me fait rien ; je n’y pense pas, si ce n’est pour les prières que l’archevêque a ordonnées. D’où me vient cela ? serait-ce indifférence ? je ne le voudrais pas ; non, je ne voudrais être insensible à rien, pas même à la peste. D’où me vient ma sécurité ?
Le 21. — Voilà un ornement de plus à ma chambrette : sainte Thérèse que j’ai pu enfin faire encadrer ; il me tardait d’avoir cette belle sainte devant mes yeux, au-dessus de la table où je fais ma prière, où je lis, où j’écris. Ce me sera une inspiration pour bien prier, pour bien aimer, pour bien souffrir. J’élèverai vers elle mon cœur et mes yeux dans mes prières, dans mes tristesses. Je commence à présent, et lui dis : « Regardez-moi du ciel, bienheureuse sainte Thérèse, regardez-moi, à genoux devant votre image, contemplant les traits d’une amante de Jésus avec un grand désir de les graver en moi. Obtenez-moi la sainte ressemblance, obtenez-moi quelque chose de vous ; faites-moi passer votre regard pour chercher Dieu, votre bouche pour le prier, votre cœur pour l’aimer. Que j’obtienne votre force dans l’adversité, votre douceur dans les souffrances, votre constance dans les tentations. » Sainte Thérèse souffrit vingt ans des dégoûts dans la prière sans se rebuter. C’est ce qui m’étonne le plus de ses triomphes. Je suis loin de cette constance ; mais je me plais à me souvenir que, quand je perdis ma mère, j’allai, comme sainte Thérèse, me jeter aux pieds de la sainte Vierge et la prier de me prendre pour sa fille. Ce fut devant la chapelle du Rosaire, dans l’église de Saint-Pierre, à Gaillac. J’avais treize ans.
Le 23. — Sans le songe que j’ai fait cette nuit, je n’écrirais pas ; mais je t’ai vu, je t’ai embrassé, je t’ai parlé, et tout cela, quoique erreur, il faut que j’en parle, parce que mon cœur en est touché. J’ai tant de regret de ne pas te voir, à présent que les absents reviennent ! Raymond est arrivé. Qui sait s’il m’apporte de tes lettres ? Je serais bien contente d’avoir quelque chose de particulier, comme tu l’as fait par des occasions semblables. C’est notre signe de vie et de tendresse que cette chère écriture ; écrivons-nous donc, écris-moi. Je viens d’envoyer une lettre de neuf pages à Louise. Ce serait long, infini pour tout autre ; mais, entre nous, il n’y en a jamais assez. Le cœur, quand il aime, est intarissable. Je voudrais bien t’écrire de la sorte. Voilà un nuage qui passe, si sombre que je vois à peine sur mon papier blanc. Cela me fait souvenir de tant d’idées noires qui passent ainsi sur l’âme parfois.